Métrique en Ligne
P = préposition
C = clitique
M = voyelle masculine
F = "e" féminin
| = césure
VIG_1/VIG3
Alfred de VIGNY
POÈMES ANTIQUES ET MODERNES
1826
LIVRE MYSTIQUE
Le Déluge
Mystère
" Serait-il dit que vous fassiez
mourir le juste avec le méchant ? "
Genèse
I
La Terre était riante⎟ et dans sa fleur première ; 6+6 a
Le jour avait encor⎟ cette même lumière 6+6 a
Qui du Ciel embelli⎟ couronna les hauteurs 6+6 b
Quand Dieu la fit tomber⎟ de ses doigts créateurs. 6+6 b
5 Rien n'avait dans sa forme⎟ altéré la nature, 6+6 a
Et des monts réguliers⎟ l'immense architecture 6+6 a
S'élevait jusqu'aux Cieux⎟ par ses degrés égaux, 6+6 b
Sans que rien de leur chaîne⎟ eût brisé les anneaux. 6+6 b
La forêt, plus féconde,⎟ ombrageait, sous ses dômes, 6+6 a
10 Des plaines et des fleurs⎟ les gracieux royaumes, 6+6 a
Et des fleuves aux mers⎟ le cours était réglé 6+6 b
Dans un ordre parfait⎟ qui n'était pas troublé. 6+6 b
Jamais un voyageur⎟ n'aurait, sous le feuillage, 6+6 a
Rencontré, loin des flots,⎟ l'émail du coquillage, 6+6 a
15 Et la perle habitait⎟ son palais de cristal : 6+6 b
Chaque trésor restait⎟ dans l'élément natal, 6+6 b
Sans enfreindre jamais⎟ la céleste défense ; 6+6 a
Et la beauté du monde⎟ attestait son enfance ; 6+6 a
Tout suivait sa loi douce⎟ et son premier penchant, 6+6 b
20 Tout était pur encor.⎟ Mais l'homme était méchant. 6+6 b
――――――
Les peuples déjà vieux,⎟ les races déjà mûres, 6+6 a
Avaient vu jusqu'au fond⎟ des sciences obscures ; 6+6 a
Les mortels savaient tout,⎟ et tout les affligeait ; 6+6 b
Le prince était sans joie⎟ ainsi que le sujet, 6+6 b
25 Trente religions⎟ avaient eu leurs prophètes, 6+6 a
Leurs martyrs, leurs combats,⎟ leurs gloires, leurs défaites, 6+6 a
Leur temps d'indifférence⎟ et leur siècle d'oubli ; 6+6 b
Chaque peuple, à son tour⎟ dans l'ombre enseveli, 6+6 b
Chantait languissamment⎟ ses grandeurs effacées. 6+6 a
30 La mort régnait déjà⎟ dans les âmes glacées ; 6+6 a
Même plus haut que l'homme⎟ atteignaient ses malheurs. 6+6 b
D'autres êtres cherchaient⎟ ses plaisirs et ses pleurs. 6+6 b
Souvent, fruit inconnu⎟ d'un orgueilleux mélange, 6+6 a
Au sein d'une mortelle⎟ on vit le fils d'un ange1. 6+6 a
35 Le crime universel⎟ s'élevait jusqu'aux cieux. 6+6 b
Dieu s'attrista lui-même⎟ et détourna les yeux. 6+6 b
――――――
Et cependant, un jour,⎟ au sommet solitaire 6+6 a
Du mont sacré d'Arar,⎟ le plus haut de la Terre, 6+6 a
Apparut une vierge⎟ et près d'elle un pasteur : 6+6 b
40 Tous deux nés dans les champs,⎟ loin d'un peuple imposteur, 6+6 b
Leur langage était doux,⎟ leurs mains étaient unies 6+6 a
Comme au jour fortuné⎟ des unions bénies ; 6+6 a
Ils semblaient, en passant⎟ sur ces monts inconnus, 6+6 b
Retourner vers le Ciel⎟ dont ils étaient venus ; 6+6 b
45 Et, sans l'air de douleur,⎟ signe que Dieu nous laisse, 6+6 a
Rien n'eût de leur nature⎟ indiqué la faiblesse, 6+6 a
Tant les traits primitifs⎟ et leur simple beauté 6+6 b
Avaient sur leur visage⎟ empreint de majesté. 6+6 b
――――――
Quand du mont orageux⎟ ils touchèrent la cime, 6+6 a
50 La campagne à leurs pieds⎟ s'ouvrit comme un abîme. 6+6 a
C'était l'heure où la nuit⎟ laisse le Ciel au jour : 6+6 b
Les constellations⎟ pâlissaient tour à tour ; 6+6 b
Et, jetant à la Terre⎟ un regard triste encore, 6+6 a
Couraient vers l'Orient⎟ se perdre dans l'aurore, 6+6 a
55 Comme si pour toujours⎟ elles quittaient les yeux 6+6 b
Qui lisaient leur destin⎟ sur elles dans les Cieux. 6+6 b
Le Soleil, dévoilant⎟ sa figure agrandie, 6+6 a
S'éleva sur les bois⎟ comme un vaste incendie ; 6+6 a
Et la Terre aussitôt,⎟ s'agitant longuement, 6+6 b
60 Salua son retour⎟ par un gémissement. 6+6 b
Réunis sur les monts,⎟ d'immobiles nuages 6+6 a
Semblaient y préparer⎟ l'arsenal des orages ; 6+6 a
Et sur leurs fronts noircis⎟ qui partageaient les Cieux 6+6 b
Luisait incessamment⎟ l'éclair silencieux. 6+6 b
65 Tous les oiseaux, poussés⎟ par quelque instinct funeste, 6+6 a
S'unissaient dans leur vol⎟ en un cercle céleste ; 6+6 a
Comme des exilés⎟ qui se plaignent entre eux, 6+6 b
Ils poussaient dans les airs⎟ de longs cris douloureux. 6+6 b
――――――
La Terre cependant⎟ montrait ses lignes sombres 6+6 a
70 Au jour pâle et sanglant⎟ qui faisait fuir les ombres ; 6+6 a
Mais, si l'homme y passait,⎟ on ne pouvait le voir : 6+6 b
Chaque cité semblait⎟ comme un point vague et noir, 6+6 b
Tant le mont s'élevait⎟ à des hauteurs immenses 6+6 a
Et des fleuves lointains⎟ les faibles apparences 6+6 a
75 Ressemblaient au dessin⎟ par le vent effacé 6+6 b
Que le doigt d'un enfant⎟ sur le sable a tracé. 6+6 b
Ce fut là que deux voix,⎟ dans le désert perdues, 6+6 a
Dans les hauteurs de l'air⎟ avec peine entendues, 6+6 a
Osèrent un moment⎟ prononcer tour à tour 6+6 b
80 Ce dernier entretien⎟ d'innocence et d'amour : 6+6 b
――――――
« Comme la Terre est belle⎟ en sa rondeur immense ! 6+6 a
La vois-tu qui s'étend⎟ jusqu'où le Ciel commence ? 6+6 a
La vois-tu s'embellir⎟ de toutes ses couleurs ? 6+6 b
Respire un jour encor⎟ le parfum de ses fleurs, 6+6 b
85 Que le vent matinal⎟ apporte à nos montagnes. 6+6 a
On dirait aujourd'hui⎟ que les vastes campagnes 6+6 a
Élèvent leur encens,⎟ étalent leur beauté, 6+6 b
Pour toucher, s'il se peut,⎟ le Seigneur irrité. 6+6 b
Mais les vapeurs du ciel,⎟ comme de noirs fantômes, 6+6 a
90 Amènent tous ces bruits,⎟ ces lugubres symptômes 6+6 a
Qui devaient, sans manquer⎟ au moment attendu, 6+6 b
Annoncer l'agonie⎟ à l'univers perdu. 6+6 b
Viens, tandis que l'horreur⎟ partout nous environne, 6+6 a
Et qu'une vaste nuit⎟ lentement nous couronne, 6+6 a
95 Viens, ô ma bien-aimée !⎟ et, fermant tes beaux yeux, 6+6 b
Qu'épouvante l'aspect⎟ du désordre des cieux, 6+6 b
Sur mon sein, sous mes bras⎟ repose encor ta tête, 6+6 a
Comme l'oiseau qui dort⎟ au sein de la tempête ; 6+6 a
Je te dirai l'instant⎟ où le ciel sourira, 6+6 b
100 Et durant le péril⎟ ma voix te parlera. » 6+6 b
La vierge sur son cœur⎟ pencha sa tête blonde ; 6+6 a
Un bruit régnait au loin,⎟ pareil au bruit de l'onde, 6+6 a
Mais tout était paisible⎟ et tout dormait dans l'air ; 6+6 b
Rien ne semblait vivant,⎟ rien, excepté l'éclair. 6+6 b
105 Le pasteur poursuivit⎟ d'une voix solennelle : 6+6 a
« Adieu, monde sans borne,⎟ ô terre maternelle ! 6+6 a
Formes de l'horizon,⎟ ombrages des forêts, 6+6 b
Antres de la montagne,⎟ embaumés et secrets ; 6+6 b
Gazons verts, belles fleurs⎟ de l'Oasis chérie, 6+6 a
110 Arbres, rochers connus,⎟ aspects de la patrie ! 6+6 a
Adieu ! tout va finir,⎟ tout doit être effacé, 6+6 b
Le temps qu'a reçu l'homme⎟ est aujourd'hui passé ; 6+6 b
Demain rien ne sera.⎟ Ce n'est point par l'épée, 6+6 a
Postérité d'Adam,⎟ que tu seras frappée, 6+6 a
115 Ni par les maux du corps⎟ ou les chagrins du cœur ; 6+6 b
Non, c'est un élément⎟ qui sera ton vainqueur. 6+6 b
La Terre va mourir⎟ sous des eaux éternelles, 6+6 a
Et l'Ange en la cherchant⎟ fatiguera ses ailes. 6+6 a
Toujours succédera,⎟ dans l'Univers sans bruits, 6+6 b
120 Au silence des jours⎟ le silence des nuits. 6+6 b
L'inutile Soleil,⎟ si le matin l'amène, 6+6 a
N'entendra plus la voix⎟ et la parole humaine ; 6+6 a
Et quand sur un flot mort⎟ sa flamme aura relui, 6+6 b
Le stérile rayon⎟ remontera vers lui. 6+6 b
125 Oh ! pourquoi de mes yeux⎟ a-t-on levé les voiles ? 6+6 a
Comment ai-je connu⎟ le secret des étoiles ? 6+6 a
Science du désert,⎟ annales des pasteurs ! 6+6 b
Cette nuit, parcourant⎟ vos divines hauteurs 6+6 b
Dont l'Égypte et Dieu seul⎟ connaissent le mystère, 6+6 a
130 Je cherchais dans le Ciel⎟ l'avenir de la terre ; 6+6 a
Ma houlette savante,⎟ orgueil de nos bergers, 6+6 b
Traçait l'ordre éternel⎟ sur les sables légers, 6+6 b
Comparant, pour fixer⎟ l'heure où l'étoile passe, 6+6 a
Les cailloux de la plaine⎟ aux lueurs de l'espace. 6+6 a
――――――
135 « Mais un ange a paru⎟ dans la nuit sans sommeil ; 6+6 b
Il avait de son front⎟ quitté l'éclat vermeil, 6+6 b
Il pleurait, et disait⎟ dans sa douleur amère : 6+6 a
« Que n'ai-je pu mourir⎟ lorsque mourut ta mère ! 6+6 a
« J'ai failli, je l'aimais.⎟ Dieu punit cet amour, 6+6 b
140 « Elle fut enlevée⎟ en te laissant au jour. 6+6 b
« Le nom d'Emmanuel⎟ que la terre te donne, 6+6 a
« C'est mon nom. J'ai prié⎟ pour que Dieu te pardonne ; 6+6 a
« Va seul au mont Arar,⎟ prends ses rocs pour autels, 6+6 b
« Prie, et seul, sans songer⎟ au destin des mortels, 6+6 b
145 « Tiens toujours tes regards⎟ plus hauts que sur la Terre ; 6+6 a
« La mort de l'Innocence⎟ est pour l'homme un mystère ; 6+6 a
« Ne t'en étonne pas,⎟ n'y porte pas tes yeux ; 6+6 b
« La pitié du mortel⎟ n'est point celle des Cieux. 6+6 b
« Dieu ne fait point de pacte⎟ avec la race humaine ; 6+6 a
150 « Qui créa sans amour⎟ fera périr sans haine. 6+6 a
« Sois seul, si Dieu m'entend,⎟ je viens. » Il m'a quitté ; 6+6 b
Avec combien de pleurs,⎟ hélas ! l'ai-je écouté ! 6+6 b
J'ai monté sur l'Arar,⎟ mais avec une femme. » 6+6 a
Sara lui dit : « Ton âme⎟ est semblable à mon âme, 6+6 a
155 Car un mortel m'a dit :⎟ « Venez sur Gelboé, 6+6 b
« Je me nomme Japhet,⎟ et mon père est Noé. 6+6 b
« Devenez mon épouse,⎟ et vous serez sa fille ; 6+6 a
« Tout va périr demain,⎟ si ce n'est ma famille. » 6+6 a
Et moi je l'ai quitté⎟ sans avoir répondu, 6+6 b
160 De peur qu'Emmanuel⎟ n'eût longtemps attendu. » 6+6 b
Puis tous deux embrassés,⎟ ils se dirent ensemble : 6+6 a
« Ah ! louons l'Éternel,⎟ il punit, mais rassemble ! » 6+6 a
Le tonnerre grondait ;⎟ et tous deux à genoux 6+6 b
S'écrièrent alors :⎟ « Ô Seigneur, jugez-nous ! » 6+6 b
――――――
II
165 Tous les vents mugissaient,⎟ les montagnes tremblèrent, 6+6 a
Des fleuves arrêtés⎟ les vagues reculèrent, 6+6 a
Et du sombre horizon⎟ dépassant la hauteur, 6+6 b
Des vengeances de Dieu⎟ l'immense exécuteur, 6+6 b
L'Océan apparut.⎟ Bouillonnant et superbe, 6+6 a
170 Entraînant les forêts⎟ comme le sable et l'herbe, 6+6 a
De la plaine inondée⎟ envahissant le fond, 6+6 b
Il se couche en vainqueur⎟ dans le désert profond, 6+6 b
Apportant avec lui⎟ comme de grands trophées 6+6 a
Les débris inconnus⎟ des villes étouffées, 6+6 a
175 Et là bientôt plus calme⎟ en son accroissement, 6+6 b
Semble, dans ses travaux,⎟ s'arrêter un moment, 6+6 b
Et se plaire à mêler,⎟ à briser sur son onde 6+6 a
Les membres arrachés⎟ au cadavre du Monde. 6+6 a
――――――
Ce fut alors qu'on vit⎟ des hôtes inconnus 6+6 b
180 Sur les bords étrangers⎟ tout à coup survenus ; 6+6 b
Le cèdre jusqu'au Nord⎟ vint écraser le saule ; 6+6 a
Les ours noyés, flottants⎟ sur les glaçons du pôle, 6+6 a
Heurtèrent l'éléphant⎟ près du Nil endormi, 6+6 b
Et le monstre, que l'eau⎟ soulevait à demi, 6+6 b
185 S'étonna d'écraser,⎟ dans sa lutte contre elle, 6+6 a
Une vague où nageaient⎟ le tigre et la gazelle. 6+6 a
En vain des larges flots⎟ repoussant les premiers, 6+6 b
Sa trompe tournoyante⎟ arracha les palmiers ; 6+6 b
Il fut roulé comme eux⎟ dans les plaines torrides, 6+6 a
190 Regrettant ses roseaux⎟ et ses sables arides, 6+6 a
Et de ses hauts bambous⎟ le lit flexible et vert, 6+6 b
Et jusqu'au vent de flamme⎟ exilé du désert. 6+6 b
Dans l'effroi général⎟ de toute créature, 6+6 a
La plus féroce même⎟ oubliait sa nature ; 6+6 a
195 Les animaux n'osaient⎟ ni ramper ni courir ; 6+6 b
Chacun d'eux résigné⎟ se coucha pour mourir, 6+6 b
En vain fuyant aux cieux⎟ l'eau sur ses rocs venue 6+6 a
L'aigle tomba des airs,⎟ repoussé par la nue. 6+6 a
Le péril confondit⎟ tous les êtres tremblants. 6+6 b
200 L'homme seul se livrait⎟ à des projets sanglants. 6+6 b
Quelques rares vaisseaux⎟ qui se faisaient la guerre, 6+6 a
Se disputaient longtemps⎟ les restes de la terre ; 6+6 a
Mais, pendant leurs combats,⎟ les flots non ralentis 6+6 b
Effaçaient à leurs yeux⎟ ces restes engloutis. 6+6 b
205 Alors un ennemi⎟ plus terrible que l'onde 6+6 a
Vint achever partout⎟ la défaite du monde ; 6+6 a
La faim de tous les cœurs⎟ chassa les passions ; 6+6 b
Les malheureux, vivants⎟ après leurs nations, 6+6 b
N'avaient qu'une pensée,⎟ effroyable torture, 6+6 a
210 L'approche de la mort,⎟ la mort sans sépulture. 6+6 a
On vit sur un esquif,⎟ de mers en mers jeté, 6+6 b
L'œil affamé du fort⎟ sur le faible arrêté ; 6+6 b
Des femmes, à grands cris,⎟ insultant la nature, 6+6 a
Y réclamaient du sort⎟ leur humaine pâture ; 6+6 a
215 L'athée, épouvanté⎟ de voir Dieu triomphant, 6+6 b
Puisait un jour de vie⎟ aux veines d'un enfant ; 6+6 b
Des derniers réprouvés⎟ telle fut l'agonie. 6+6 a
L'amour survivait seul⎟ à la bonté bannie ; 6+6 a
Ceux qu'unissaient entre eux⎟ des serments mutuels, 6+6 b
220 Et que persécutait⎟ la haine des mortels, 6+6 b
S'offraient ensemble à l'onde⎟ avec un front tranquille, 6+6 a
Et contre leurs douleurs⎟ trouvaient un même asile. 6+6 a
――――――
Mais sur le mont Arar,⎟ encor loin du trépas, 6+6 b
Pour sauver ses enfants⎟ l'ange ne venait pas ; 6+6 b
225 En vain le cherchaient-ils :⎟ les vents et les orages 6+6 a
N'apportaient sur leurs fronts⎟ que de sombres nuages. 6+6 a
――――――
Cependant sous les flots⎟ montés également 6+6 b
Tout avait par degrés⎟ disparu lentement : 6+6 b
Les cités n'étaient plus,⎟ rien ne vivait, et l'onde 6+6 a
230 Ne donnait qu'un aspect⎟ à la face du monde. 6+6 a
Seulement quelquefois⎟ sur l'élément profond 6+6 b
Un palais englouti⎟ montrait l'or de son front ; 6+6 b
Quelques dômes, pareils⎟ à de magiques îles, 6+6 a
Restaient pour attester⎟ la splendeur de leurs villes. 6+6 a
235 Là parurent encore⎟ un moment deux mortels : 6+6 b
L'un, la honte d'un trône,⎟ et l'autre, des autels ; 6+6 b
L'un se tenant au bras⎟ de sa propre statue, 6+6 a
L'autre au temple élevé⎟ d'une idole abattue. 6+6 a
Tous deux jusqu'à la mort⎟ s'accusèrent en vain 6+6 b
240 De l'avoir attirée⎟ avec le flot divin. 6+6 b
Plus loin, et contemplant⎟ la solitude humide, 6+6 a
Mourait un autre roi,⎟ seul sur sa pyramide. 6+6 a
Dans l'immense tombeau,⎟ s'était d'abord sauvé 6+6 b
Tout son peuple ouvrier⎟ qui l'avait élevé ; 6+6 b
245 Mais la mer implacable,⎟ en fouillant dans les tombes, 6+6 a
Avait tout arraché⎟ du fond des catacombes ; 6+6 a
Les mourants et les dieux,⎟ les spectres immortels, 6+6 b
Et la race embaumée,⎟ et le sphinx des autels ; 6+6 b
Et ce roi fut jeté⎟ sur les sombres momies 6+6 a
250 Qui dans leurs lits flottants⎟ se heurtaient endormies. 6+6 a
Expirant, il gémit⎟ de voir à son côté 6+6 b
Passer ses demi-dieux⎟ sans immortalité, 6+6 b
Dérobés à la mort,⎟ mais reconquis par elle 6+6 a
Sous les palais profonds⎟ de leur tombe éternelle ; 6+6 a
255 Il eut le temps encor⎟ de penser une fois 6+6 b
Que nul ne saurait plus⎟ le nom de tant de rois, 6+6 b
Qu'un seul jour désormais⎟ comprendrait leur histoire, 6+6 a
Car la postérité⎟ mourait avec leur gloire. 6+6 a
――――――
L'arche de Dieu passa⎟ comme un palais errant. 6+6 b
260 Le voyant assiégé⎟ par les flots du courant, 6+6 b
Le dernier des enfants⎟ de la famille élue 6+6 a
Lui tendit en secret⎟ sa main irrésolue, 6+6 a
Mais d'un dernier effort :⎟ « Va-t'en, lui cria-t-il : 6+6 b
De ton lâche salut⎟ je refuse l'exil ; 6+6 b
265 Va, sur quelques rochers⎟ qu'aura dédaignés l'onde, 6+6 a
Construire tes cités⎟ sur le tombeau du monde ; 6+6 a
Mon peuple mort est 1à,⎟ sous la mer je suis roi. 6+6 b
Moins coupables que ceux⎟ qui descendront de toi, 6+6 b
Pour étonner tes fils⎟ sous ces plaines humides, 6+6 a
270 Mes géants2 glorieux⎟ laissent les pyramides ; 6+6 a
Et sur le haut des monts⎟ leurs vastes ossements, 6+6 b
De ces rivaux du Ciel⎟ terribles monuments, 6+6 b
Trouvés dans les débris⎟ de la terre inondée, 6+6 a
Viendront humilier⎟ ta race dégradée. » 6+6 a
275 Il disait, s'essayant⎟ par le geste et la voix, 6+6 b
A l'air impérieux⎟ des hommes qui sont rois, 6+6 b
Quand, roulé sur la pierre⎟ et touché par la foudre, 6+6 a
Sur sa tombe immobile⎟ il fut réduit en poudre. 6+6 a
――――――
Mais sur le mont Arar⎟ l'ange ne venait pas ; 6+6 b
280 L'eau faisait sur les rocs⎟ de gigantesques pas, 6+6 b
Et ses flots rugissants⎟ vers le mont solitaire 6+6 a
Apportaient avec eux⎟ tous les bruits du tonnerre. 6+6 a
――――――
Enfin le fléau lent⎟ qui frappait les humains 6+6 b
Couvrit le dernier point⎟ des œuvres de leurs mains ; 6+6 b
285 Les montagnes, bientôt⎟ par l'onde escaladées, 6+6 a
Cachèrent dans son sein⎟ leurs têtes inondées. 6+6 a
Le volcan s'éteignit,⎟ et le feu périssant 6+6 b
Voulut en vain y rendre⎟ un combat impuissant, 6+6 b
A l'élément vainqueur⎟ il céda le cratère, 6+6 a
290 Et sortit en fumant⎟ des veines de la Terre. 6+6 a
――――――
III
Rien ne se voyait plus,⎟ pas même des débris ; 6+6 b
L'univers écrasé⎟ ne jetait plus ses cris. 6+6 b
Quand la mer eut des monts⎟ chassé tous les nuages, 6+6 a
On vit se disperser⎟ l'épaisseur des orages ; 6+6 a
295 Et les rayons du jour,⎟ dévoilant leur trésor, 6+6 b
Lançaient jusqu'à la mer⎟ des jets d'opale et d'or ; 6+6 b
La vague était paisible,⎟ et molle et cadencée, 6+6 a
En berceaux de cristal⎟ mollement balancée ; 6+6 a
Les vents, sans résistance,⎟ étaient silencieux ; 6+6 b
300 La foudre, sans échos,⎟ expirait dans les cieux ; 6+6 b
Les cieux devenaient purs,⎟ et, réfléchis dans l'onde, 6+6 a
Teignaient d'un azur clair⎟ l'immensité profonde. 6+6 a
――――――
Tout s'était englouti⎟ sous les flots triomphants ; 6+6 b
Déplorable spectacle !⎟ excepté deux enfants. 6+6 b
305 Sur le sommet d'Arar⎟ tous deux étaient encore, 6+6 a
Mais par l'onde et les vents⎟ battus depuis l'aurore. 6+6 a
Sous les lambeaux mouillés⎟ des tuniques de lin, 6+6 b
La vierge était tombée⎟ aux bras de l'orphelin ; 6+6 b
Et lui, gardant toujours⎟ sa tête évanouie, 6+6 a
310 Mêlait ses pleurs sur elle⎟ aux gouttes de la pluie. 6+6 a
Cependant, lorsqu'enfin⎟ le soleil renaissant 6+6 b
Fit tomber un rayon⎟ sur son front innocent, 6+6 b
Par la beauté du jour⎟ un moment abusée, 6+6 a
Comme un lis abattu,⎟ secouant la rosée, 6+6 a
315 Elle entr'ouvrit les yeux⎟ et dit : « Emmanuel ! 6+6 b
Avons-nous obtenu⎟ la clémence du Ciel ? 6+6 b
J'aperçois dans l'azur⎟ la colombe qui passe ; 6+6 a
Elle porte un rameau ;⎟ Dieu nous a-t-il fait grâce ? 6+6 a
― La colombe est passée⎟ et ne vient pas à nous. 6+6 b
320 ― Emmanuel, la mer⎟ a touché mes genoux. 6+6 b
― Dieu nous attend ailleurs⎟ à l'abri des tempêtes. 6+6 a
― Vois-tu l'eau sur nos pieds ?⎟ ― Vois le ciel sur nos têtes. 6+6 a
― Ton père ne vient pas ;⎟ nous serons donc punis ? 6+6 b
― Sans doute après la mort⎟ nous serons réunis. 6+6 b
325 ― Venez, Ange du Ciel,⎟ et prêtez-lui vos ailes ! 6+6 a
― Recevez-la, mon père,⎟ aux voûtes éternelles ! » 6+6 a
――――――
Ce fut le dernier cri⎟ du dernier des humains. 6+6 b
Longtemps, sur l'eau croissante⎟ élevant ses deux mains. 6+6 b
Il soutenait Sara⎟ par les flots poursuivie ; 6+6 a
330 Mais, quand il eut perdu⎟ sa force avec la vie, 6+6 a
Par le ciel et la mer⎟ le monde fut rempli, 6+6 b
Et l'arc-en-ciel brilla,⎟ tout étant accompli. 6+6 b
1  " Les enfants de Dieu, voyant que les filles des
hommes étaient belles, prirent pour femmes celles qui
leur avaient plu. " (_Gen._, chap. VI, V. 2.)
2  " Or, il y avait des géants sur la terre. Car, depuis
que les fils de Dieu eurent épousé les filles des hommes,
il en sortit des enfants fameux et puissants dans le siècle. "
(_Genèse_, ch. VI, V. 4)
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