Métrique en Ligne
P = préposition
C = clitique
M = voyelle masculine
F = "e" féminin
| = césure
VIG_1/VIG2
Alfred de VIGNY
POÈMES ANTIQUES ET MODERNES
1826
LIVRE MYSTIQUE
Éloa
La sœur des Anges
Mystère
" C'est le serpent, dit-elle ; je l'ai écouté, et il m'a trompée. "
Genèse.
CHANT PREMIER
Naissance
Il naquit sur la terre⎟ un Ange, dans le temps 6+6 a
Où le Médiateur⎟ sauvait ses habitants. 6+6 a
Avec sa suite obscure⎟ et comme lui bannie, 6+6 b
Jésus avait quitté⎟ les murs de Béthanie ; 6+6 b
5 À travers la campagne⎟ il fuyait d'un pas lent, 6+6 a
Quelquefois s'arrêtait,⎟ priant et consolant, 6+6 a
Assis au bord d'un champ⎟ le prenait pour symbole, 6+6 b
Ou du Samaritain⎟ disait la parabole, 6+6 b
La brebis égarée,⎟ ou le mauvais pasteur, 6+6 a
10 Ou le sépulcre blanc⎟ pareil à l'imposteur ; 6+6 a
Et, de là, poursuivant⎟ sa paisible conquête, 6+6 b
De la Chananéenne⎟ écoutait la requête, 6+6 b
À la fille sans guide⎟ enseignait ses chemins, 6+6 a
Puis aux petits enfants⎟ il imposait les mains. 6+6 a
15 L'aveugle-né voyait,⎟ sans pouvoir le comprendre, 6+6 b
Le lépreux et le sourd⎟ se toucher et s'entendre, 6+6 b
Et tous, lui consacrant⎟ des larmes pour adieu, 6+6 a
Ils quittaient le désert⎟ où l'on exilait Dieu. 6+6 a
Fils de l'homme et sujet⎟ aux maux de la naissance, 6+6 b
20 Il les commençait tous⎟ par le plus grand, l'absence, 6+6 b
Abandonnant sa ville⎟ et subissant l'Édit, 6+6 a
Pour accomplir en tout⎟ ce qu'on avait prédit. 6+6 a
――――――
Or, pendant ces temps-là,⎟ ses amis en Judée 6+6 b
Voyaient venir leur fin⎟ qu'il avait retardée : 6+6 b
25 Lazare, qu'il aimait⎟ et ne visitait plus, 6+6 a
Vint à mourir, ses jours⎟ étant tous révolus. 6+6 a
Mais l'amitié de Dieu⎟ n'est-elle pas la vie ? 6+6 b
Il partit dans la nuit ;⎟ sa marche était suivie 6+6 b
Par les deux jeunes sœurs⎟ du malade expiré, 6+6 a
30 Chez qui dans ses périls⎟ il s'était retiré. 6+6 a
C'étaient Marthe et Marie ;⎟ or Marie était celle 6+6 b
Qui versa les parfums⎟ et fit blâmer son zèle. 6+6 b
Tous s'affligeaient ; Jésus⎟ disait en vain : « Il dort. » 6+6 a
Et lui-même, en voyant⎟ le linceul et le mort, 6+6 a
35 Il pleura. Larme sainte⎟ à l'amitié donnée, 6+6 b
Oh ! vous ne fûtes point⎟ aux vents abandonnée ! 6+6 b
Des Séraphins penchés⎟ l'urne de diamant, 6+6 a
Invisible aux mortels,⎟ vous reçut mollement, 6+6 a
Et comme une merveille,⎟ au Ciel même étonnante, 6+6 b
40 Aux pieds de l'Éternel⎟ vous porta rayonnante. 6+6 b
De l'œil toujours ouvert⎟ un regard complaisant 6+6 a
Émut et fit briller⎟ l'ineffable présent ; 6+6 a
Et l'Esprit-Saint sur elle⎟ épanchant sa puissance, 6+6 b
Donna l'âme et la vie⎟ à la divine essence. 6+6 b
45 Comme l'encens qui brûle⎟ aux rayons du soleil 6+6 a
Se change en un feu pur,⎟ éclatant et vermeil, 6+6 a
On vit alors du sein⎟ de l'urne éblouissante 6+6 b
S'élever une forme⎟ et blanche et grandissante, 6+6 b
Une voix s'entendit⎟ qui disait : « Éloa ! » 6+6 a
50 Et l'Ange apparaissant⎟ répondit : « Me voilà. » 6+6 a
――――――
Toute parée, aux yeux⎟ du Ciel qui la contemple, 6+6 b
Elle marche vers Dieu⎟ comme une épouse au Temple ; 6+6 b
Son beau front est serein⎟ et pur comme un beau lis, 6+6 a
Et d'un voile d'azur⎟ il soulève les plis ; 6+6 a
55 Ses cheveux, partagés⎟ comme des gerbes blondes, 6+6 b
Dans les vapeurs de l'air⎟ perdent leurs molles ondes, 6+6 b
Comme on voit la comète⎟ errante dans les cieux 6+6 a
Fondre au sein de la nuit⎟ ses rayons gracieux ; 6+6 a
Une rose aux lueurs⎟ de l'aube matinale 6+6 b
60 N'a pas de son teint frais⎟ la rougeur virginale ; 6+6 b
Et la lune, des bois⎟ éclairant l'épaisseur, 6+6 a
D'un de ses doux regards⎟ n'atteint pas la douceur. 6+6 a
Ses ailes sont d'argent ;⎟ sous une pâle robe, 6+6 b
Son pied blanc tour à tour⎟ se montre et se dérobe, 6+6 b
65 Et son sein agité,⎟ mais à peine aperçu, 6+6 a
Soulève les contours⎟ du céleste tissu. 6+6 a
C'est une femme aussi,⎟ c'est une Ange charmante ; 6+6 b
Car ce peuple d'Esprits,⎟ cette famille aimante, 6+6 b
Qui, pour nous, près de nous,⎟ prie et veille toujours, 6+6 a
70 Unit sa pure essence⎟ en de saintes amours : 6+6 a
L'Archange Raphaël,⎟ lorsqu'il vint sur la Terre, 6+6 b
Sous le berceau d'Éden⎟ conta ce doux mystère. 6+6 b
Mais nulle de ces sœurs⎟ que Dieu créa pour eux 6+6 a
N'apporta plus de joie⎟ au ciel des Bienheureux. 6+6 a
――――――
75 Les Chérubins brûlants⎟ qu'enveloppent six ailes, 6+6 b
Les tendres Séraphins,⎟ dieux des amours fidèles, 6+6 b
Les Trônes, les Vertus,⎟ les Princes, les Ardeurs, 6+6 a
Les Dominations,⎟ les Gardiens, les Splendeurs, 6+6 a
Et les Rêves pieux,⎟ et les saintes Louanges, 6+6 b
80 Et tous les Anges purs,⎟ et tous les grands Archanges, 6+6 b
Et tout ce que le Ciel⎟ renferme d'habitants, 6+6 a
Tous, de leurs ailes d'or⎟ voilés en même temps, 6+6 a
Abaissèrent leurs fronts⎟ jusqu'à ses pieds de neige, 6+6 b
Et les Vierges ses sœurs,⎟ s'unissant en cortège, 6+6 b
85 Comme autour de la Lune⎟ on voit les feux du soir, 6+6 a
Se tenant par la main,⎟ coururent pour la voir. 6+6 a
Des harpes d'or pendaient⎟ à leur chaste ceinture ; 6+6 b
Et des fleurs qu'au Ciel seul⎟ fit germer la nature, 6+6 b
Des fleurs qu'on ne voit pas⎟ dans l'Été des humains, 6+6 a
90 Comme une large pluie⎟ abondaient sous leurs mains. 6+6 a
――――――
« Heureux, chantaient alors⎟ des voix incomparables, 6+6 b
Heureux le monde offert⎟ à ses pas secourables ! 6+6 b
Quand elle aura passé⎟ parmi les malheureux, 6+6 a
L'esprit consolateur⎟ se répandra sur eux. 6+6 a
95 Quel globe attend ses pas ?⎟ Quel siècle la demande ? 6+6 b
Naîtra-t-il d'autres cieux⎟ afin qu'elle y commande ? » 6+6 b
――――――
Un jour… (Comment oser⎟ nommer du nom de jour 6+6 a
Ce qui n'a pas de fuite⎟ et n'a pas de retour ? 6+6 a
Des langages humains⎟ défiant l'indigence, 6+6 b
100 L'éternité se voile⎟ à notre intelligence, 6+6 b
Et, pour nous faire entendre⎟ un de ces courts instants, 6+6 a
Il faut chercher pour eux⎟ un nom parmi les temps…) 6+6 a
Un jour, les habitants⎟ de l'immortel empire, 6+6 b
Imprudents une fois,⎟ s'unissaient pour l'instruire. 6+6 b
105 « Éloa, disaient-ils,⎟ oh ! veillez bien sur vous : 6+6 a
Un Ange peut tomber ;⎟ le plus beau de nous tous 6+6 a
N'est plus ici : pourtant⎟ dans sa vertu première 6+6 b
On le nommait celui⎟ qui porte la lumière ; 6+6 b
Car il portait l'amour⎟ et la vie en tout lieu, 6+6 a
110 Aux astres il portait⎟ tous les ordres de Dieu ; 6+6 a
La terre consacrait⎟ sa beauté sans égale, 6+6 b
Appelant Lucifer⎟ l'étoile matinale, 6+6 b
Diamant radieux,⎟ que sur son front vermeil, 6+6 a
Parmi ses cheveux d'or⎟ a posé le soleil. 6+6 a
115 Mais on dit qu'à présent⎟ il est sans diadème, 6+6 b
Qu'il gémit, qu'il est seul,⎟ que personne ne l'aime, 6+6 b
Que la noirceur d'un crime⎟ appesantit ses yeux, 6+6 a
Qu'il ne sait plus parler⎟ le langage des Cieux ; 6+6 a
La mort est dans les mots⎟ que prononce sa bouche ; 6+6 b
120 Il brûle ce qu'il voit,⎟ il flétrit ce qu'il touche ; 6+6 b
Il ne peut plus sentir⎟ le mal ni les bienfaits ; 6+6 a
Il est même sans joie⎟ aux malheurs qu'il a faits. 6+6 a
Le Ciel qu'il habita⎟ se trouble à sa mémoire, 6+6 b
Nul ange n'oserait⎟ vous conter son histoire, 6+6 b
125 Nul ange n'oserait⎟ dire une fois son nom. » 6+6 a
Et l'on crut qu'Éloa⎟ le maudirait ; mais non, 6+6 a
L'effroi n'altéra point⎟ son paisible visage, 6+6 b
Et ce fut pour le Ciel⎟ un alarmant présage. 6+6 b
Son premier mouvement⎟ ne fut pas de frémir, 6+6 a
130 Mais plutôt d'approcher⎟ comme pour secourir ; 6+6 a
La tristesse apparut⎟ sur sa lèvre glacée 6+6 b
Aussitôt qu'un malheur⎟ s'offrit à sa pensée ; 6+6 b
Elle apprit à rêver,⎟ et son front innocent 6+6 a
De ce trouble inconnu⎟ rougit en s'abaissant ; 6+6 a
135 Une larme brillait⎟ auprès de sa paupière. 6+6 b
Heureux ceux dont le cœur⎟ verse ainsi la première ! 6+6 b
――――――
Un ange eut ces ennuis⎟ qui troublent tant nos jours, 6+6 a
Et poursuivent les grands⎟ dans la pompe des cours ; 6+6 a
Mais, au sein des banquets,⎟ parmi la multitude, 6+6 b
140 Un homme qui gémit⎟ trouve la solitude ; 6+6 b
Le bruit des nations,⎟ le bruit que font les rois, 6+6 a
Rien n'éteint dans son cœur⎟ une plus forte voix. 6+6 a
Harpes du Paradis,⎟ vous étiez sans prodiges ! 6+6 b
Chars vivants dont les yeux⎟ ont d'éclatants prestiges ! 6+6 b
145 Armures du Seigneur,⎟ pavillons du saint lieu, 6+6 a
Étoiles des bergers⎟ tombant des doigts de Dieu, 6+6 a
Saphirs des encensoirs,⎟ or du céleste dôme, 6+6 b
Délices du nebel,⎟ senteurs du cinnamome, 6+6 b
Vos bruits harmonieux,⎟ vos splendeurs, vos parfums 6+6 a
150 Pour un ange attristé⎟ devenaient importuns ; 6+6 a
Les cantiques sacrés⎟ troublaient sa rêverie, 6+6 b
Car rien n'y répondait⎟ à son âme attendrie 6+6 b
Et soit lorsque Dieu même,⎟ appelant les esprits, 6+6 a
Dévoilait sa grandeur⎟ à leurs regards surpris, 6+6 a
155 Et montrait dans les cieux,⎟ foyer de la naissance, 6+6 b
Les profondeurs sans nom⎟ de sa triple puissance, 6+6 b
Soit quand les chérubins⎟ représentaient entre eux 6+6 a
Ou les actes du Christ⎟ ou ceux des bienheureux, 6+6 a
Et répétaient au Ciel⎟ chaque nouveau mystère 6+6 b
160 Qui, dans les mêmes temps,⎟ se passait sur la terre, 6+6 b
La crèche offerte aux yeux⎟ des mages étrangers, 6+6 a
La famille au désert,⎟ le salut des bergers, 6+6 a
Éloa, s'écartant⎟ de ce divin spectacle, 6+6 b
Loin de leur foule et loin⎟ du brillant tabernacle, 6+6 b
165 Cherchait quelque nuage⎟ où dans l'obscurité 6+6 a
Elle pourrait du moins⎟ rêver en liberté. 6+6 a
――――――
Les anges ont des nuits⎟ comme la nuit humaine. 6+6 b
Il est dans le Ciel même⎟ une pure fontaine ; 6+6 b
Une eau brillante y court⎟ sur un sable vermeil ; 6+6 a
170 Quand un ange la puise,⎟ il dort, mais d'un sommeil 6+6 a
Tel que le plus aimé⎟ des amants de la terre 6+6 b
N'en voudrait pas quitter⎟ le charme solitaire, 6+6 b
Pas même pour revoir⎟ dormant auprès de lui 6+6 a
La beauté dont la tête⎟ a son bras pour appui. 6+6 a
175 Mais en vain Éloa⎟ s'abreuvait dans son onde, 6+6 b
Sa douleur inquiète⎟ en était plus profonde ; 6+6 b
Et toujours dans la nuit⎟ un rêve lui montrait 6+6 a
Un ange malheureux⎟ qui de loin l'implorait. 6+6 a
Les vierges quelquefois,⎟ pour connaître sa peine, 6+6 b
180 Formant une prière⎟ inentendue et vaine, 6+6 b
L'entouraient, et, prenant⎟ ces soins qui font souffrir, 6+6 a
Demandaient quels trésors⎟ il lui fallait offrir, 6+6 a
Et de quel prix serait⎟ son éternelle vie, 6+6 b
Si le bonheur du Ciel⎟ flattait peu son envie ; 6+6 b
185 Et pourquoi son regard⎟ ne cherchait pas enfin 6+6 a
Les regards d'un archange⎟ ou ceux d'un séraphin. 6+6 a
Éloa répondait⎟ une seule parole : 6+6 b
« Aucun d'eux n'a besoin⎟ de celle qui console. 6+6 b
On dit qu'il en est un…⎟ » Mais détournant leurs pas, 6+6 a
190 Les vierges s'enfuyaient⎟ et ne le nommaient pas. 6+6 a
――――――
Cependant, seule, un jour,⎟ leur timide compagne, 6+6 b
Regarde autour de soi⎟ la céleste campagne, 6+6 b
Étend l'aile et sourit,⎟ s'envole, et dans les airs 6+6 a
Cherche sa terre amie⎟ ou des astres déserts. 6+6 a
――――――
195 Ainsi dans les forêts⎟ de la Louisiane, 6+6 b
Bercé sous les bambous⎟ et la longue liane, 6+6 b
Ayant rompu l'œuf d'or⎟ par le soleil mûri, 6+6 a
Sort de son lit de fleurs⎟ l'éclatant Colibri ; 6+6 a
Une verte émeraude⎟ a couronné sa tête, 6+6 b
200 Des ailes sur son dos⎟ la pourpre est déjà prête, 6+6 b
La cuirasse d'azur⎟ garnit son jeune cœur, 6+6 a
Pour les luttes de l'air⎟ l'oiseau part en vainqueur… 6+6 a
Il promène en des lieux⎟ voisins de la lumière 6+6 b
Ses plumes de corail⎟ qui craignent la poussière ; 6+6 b
205 Sous son abri sauvage⎟ étonnant le ramier, 6+6 a
Le hardi voyageur⎟ visite le palmier. 6+6 a
La plaine des parfums⎟ est d'abord délaissée ; 6+6 b
Il passe, ambitieux,⎟ de l'érable à l'alcée, 6+6 b
Et de tous ses festins⎟ croit trouver les apprêts 6+6 a
210 Sur le front du palmiste⎟ ou les bras du cyprès ; 6+6 a
Mais les bois sont trop grands⎟ pour ses ailes naissantes. 6+6 b
Et les fleurs du berceau⎟ de ces lieux sont absentes ; 6+6 b
Sur la verte savane⎟ il descend les chercher ; 6+6 a
Les serpents-oiseleurs⎟ qu'elles pourraient cacher 6+6 a
215 L'effarouchent bien moins⎟ que les forêts arides. 6+6 b
Il poursuit près des eaux⎟ le jasmin des Florides, 6+6 b
La nonpareille au fond⎟ de ses chastes prisons, 6+6 a
Et la fraise embaumée⎟ au milieu des gazons. 6+6 a
――――――
C'est ainsi qu'Éloa,⎟ forte dès sa naissance, 6+6 b
220 De son aile argentée⎟ essayant la puissance, 6+6 b
Passant la blanche voie⎟ où des feux immortels 6+6 a
Brûlent aux pieds de Dieu⎟ comme un amas d'autels, 6+6 a
Tantôt se balançant⎟ sur deux jeunes planètes, 6+6 b
Tantôt posant ses pieds⎟ sur le front des comètes, 6+6 b
225 Afin de découvrir⎟ les êtres nés ailleurs, 6+6 a
Arriva seule au fond⎟ des Cieux inférieurs. 6+6 a
――――――
L'Éther a ses degrés,⎟ d'une grandeur immense, 6+6 b
Jusqu'à l'ombre éternelle⎟ où le chaos commence. 6+6 b
Sitôt qu'un ange a fui⎟ l'azur illimité, 6+6 a
230 Coupole de saphirs⎟ qu'emplit la Trinité, 6+6 a
Il trouve un air moins pur ;⎟ là passent des nuages, 6+6 b
La tournent des vapeurs,⎟ serpentent des orages, 6+6 b
Comme une garde agile,⎟ et dont la profondeur 6+6 a
De l'air que Dieu respire⎟ éteint pour nous l'ardeur. 6+6 a
235 Mais, après nos soleils⎟ et sous les atmosphères 6+6 b
Où, dans leur cercle étroit,⎟ se balancent nos sphères, 6+6 b
L'espace est désert, triste,⎟ obscur, et sillonné 6+6 a
Par un noir tourbillon⎟ lentement entraîné. 6+6 a
Un jour douteux et pâle⎟ éclaire en vain la nue, 6+6 b
240 Sous elle est le chaos⎟ et la nuit inconnue ; 6+6 b
Et, lorsqu'un vent de feu⎟ brise son sein profond, 6+6 a
On devine le vide⎟ impalpable et sans fond. 6+6 a
――――――
Jamais les purs esprits,⎟ enfants de la lumière, 6+6 b
De ces trois régions⎟ n'atteignent la dernière ; 6+6 b
245 Et jamais ne s'égare⎟ aucun beau séraphin 6+6 a
Sur ces degrés confus⎟ dont l'Enfer est la fin. 6+6 a
Même les chérubins,⎟ si forts et si fidèles, 6+6 b
Craignent que l'air impur⎟ ne manque sous leurs ailes, 6+6 b
Et qu'ils ne soient forcés,⎟ dans ce vol dangereux, 6+6 a
250 De tomber jusqu'au fond⎟ du chaos ténébreux. 6+6 a
Que deviendrait alors⎟ l'exilé sans défense ? 6+6 b
Du rire des démons⎟ l'inextinguible offense, 6+6 b
Leurs mots, leurs jeux railleurs,⎟ lent et cruel affront, 6+6 a
Feraient baisser ses yeux,⎟ feraient rougir son front. 6+6 a
255 Péril plus grand peut-être⎟ il lui faudrait entendre 6+6 b
Quelque chant d'abandon⎟ voluptueux et tendre, 6+6 b
Quelque regret du Ciel,⎟ un récit douloureux 6+6 a
Dit par la douce voix⎟ d'un ange malheureux. 6+6 a
Et même, en lui prêtant⎟ une oreille attendrie, 6+6 b
260 Il pourrait oublier⎟ la céleste patrie, 6+6 b
Se plaire sous la nuit⎟ et dans une amitié 6+6 a
Qu'auraient nouée entre eux⎟ les chants et la pitié. 6+6 a
Et comment remonter⎟ à la voûte azurée, 6+6 b
Offrant à la lumière⎟ éclatante et dorée 6+6 b
265 Des cheveux dont les flots⎟ sont épars et ternis, 6+6 a
Des ailes sans couleurs,⎟ des bras, un col brunis, 6+6 a
Un front plus pâle, empreint⎟ de traces inconnues 6+6 b
Parmi les fronts sereins⎟ des habitants des nues, 6+6 b
Des yeux dont la rougeur⎟ montre qu'ils ont pleuré, 6+6 a
270 Et des pieds noirs encor⎟ d'un feu pestiféré ? 6+6 a
――――――
Voila pourquoi, toujours⎟ prudents et toujours sages, 6+6 b
Les anges de ces lieux⎟ redoutent les passages. 6+6 b
――――――
C'était là cependant,⎟ sur la sombre vapeur, 6+6 a
Que la vierge Éloa⎟ se reposait sans peur ; 6+6 a
275 Elle ne se troubla⎟ qu'en voyant sa puissance, 6+6 b
Et les bienfaits nouveaux⎟ causés par sa présence. 6+6 b
Quelques mondes punis⎟ semblaient se consoler ; 6+6 a
Les globes s'arrêtaient⎟ pour l'entendre voler. 6+6 a
S'il arrivait aussi⎟ qu'en ces routes nouvelles 6+6 b
280 Elle touchât l'un d'eux⎟ des plumes de ses ailes, 6+6 b
Alors tous les chagrins⎟ s'y taisaient un moment, 6+6 a
Les rivaux s'embrassaient⎟ avec étonnement ; 6+6 a
Tous les poignards tombaient⎟ oubliés par la haine ; 6+6 b
Le captif souriant⎟ marchait seul et sans chaîne ; 6+6 b
285 Le criminel rentrait⎟ au temple de la loi ; 6+6 a
Le proscrit s'asseyait⎟ au palais de son roi ; 6+6 a
L'inquiète insomnie⎟ abandonnait sa proie ; 6+6 b
Les pleurs cessaient partout,⎟ hors les pleurs de la joie ; 6+6 b
Et, surpris d'un bonheur⎟ rare chez les mortels, 6+6 a
290 Les amants séparés⎟ s'unissaient aux autels. 6+6 a
――――――
CHANT DEUXIÈME
Séduction
Souvent parmi les monts⎟ qui dominent la terre 6+6 b
S'ouvre un puits naturel,⎟ profond et solitaire ; 6+6 b
L'eau qui tombe du ciel⎟ s'y garde, obscur miroir 6+6 a
Où, dans le jour, on voit⎟ les étoiles du soir. 6+6 a
295 Là, quand la villageoise⎟ a, sous la corde agile, 6+6 b
De l'urne, au fond des eaux,⎟ plongé la frêle argile, 6+6 b
Elle y demeure oisive,⎟ et contemple longtemps 6+6 a
Ce magique tableau⎟ des astres éclatants, 6+6 a
Qui semble orner son front,⎟ dans l'onde souterraine, 6+6 b
300 D'un bandeau qu'envîraient⎟ les cheveux d'une reine. 6+6 b
Telle, au fond du chaos⎟ qu'observaient ses beaux yeux, 6+6 a
La vierge, en se penchant,⎟ croyait voir d'autres Cieux. 6+6 a
Ses regards, éblouis⎟ par les soleils sans nombre, 6+6 b
N'apercevaient d'abord⎟ qu'un abîme et que l'ombre. 6+6 b
305 Mais elle y vit bientôt⎟ des feux errants et bleus 6+6 a
Tels que des froids marais⎟ les éclairs onduleux ; 6+6 a
Ils fuyaient, revenaient,⎟ puis échappaient encore ; 6+6 b
Chaque étoile semblait⎟ poursuivre un météore ; 6+6 b
Et l'ange, en souriant⎟ au spectacle étranger, 6+6 a
310 Suivait des yeux leur vol⎟ circulaire et léger. 6+6 a
Bientôt il lui sembla⎟ qu'une pure harmonie 6+6 b
Sortait de chaque flamme⎟ à l'autre flamme unie : 6+6 b
Tel est le choc plaintif⎟ et le son vague et clair 6+6 a
Des cristaux suspendus⎟ au passage de l'air, 6+6 a
315 Pour que, dans son palais,⎟ la jeune Italienne 6+6 b
S'endorme en écoutant⎟ la harpe éolienne. 6+6 b
Ce bruit lointain devint⎟ un chant surnaturel 6+6 a
Qui parut s'approcher⎟ de la fille du Ciel ; 6+6 a
Et ces feux réunis⎟ furent comme l'aurore 6+6 b
320 D'un jour inespéré⎟ qui semblait près d'éclore. 6+6 b
A sa lueur de rose⎟ un nuage embaumé 6+6 a
Montait en longs détours⎟ dans un air enflammé, 6+6 a
Puis lentement forma⎟ sa couche d'ambroisie, 6+6 b
Pareille à ces divans⎟ où dort la molle Asie. 6+6 b
325 Là, comme un ange assis,⎟ jeune, triste et charmant, 6+6 a
Une forme céleste⎟ apparut vaguement. 6+6 a
――――――
Quelquefois un enfant⎟ de la Clyde écumeuse, 6+6 b
En bondissant parcourt⎟ sa montagne brumeuse, 6+6 b
Et chasse un daim léger⎟ que son cor étonna, 6+6 a
330 Des glaciers de l'Arven⎟ aux brouillards du Crona, 6+6 a
Franchit les rocs mousseux,⎟ dans les gouffres s'élance, 6+6 b
Pour passer le torrent⎟ aux arbres se balance, 6+6 b
Tombe avec un pied sûr,⎟ et s'ouvre des chemins 6+6 a
Jusqu'à la neige encor⎟ vierge de pas humains ; 6+6 a
335 Mais bientôt, s'égarant⎟ an milieu des nuages, 6+6 b
Il cherche les sentiers⎟ voilés par les orages ; 6+6 b
Là, sous un arc-en-ciel⎟ qui couronne les eaux, 6+6 a
S'il a vu, dans la nue⎟ et ses vagues réseaux, 6+6 a
Passer le plaid léger⎟ d'une Écossaise errante, 6+6 b
340 Et s'il entend sa voix⎟ dans les échos mourante, 6+6 b
Il s'arrête enchanté,⎟ car il croit que ses yeux 6+6 a
Viennent d'apercevoir⎟ la sœur de ses aïeux, 6+6 a
Qui va faire frémir,⎟ ombre encore amoureuse, 6+6 b
Sous ses doigts transparents⎟ la harpe vaporeuse ; 6+6 b
345 Il cherche alors comment⎟ Ossian la nomma, 6+6 a
Et, debout sur sa roche,⎟ appelle Évir-Coma. 6+6 a
――――――
Non moins belle apparut,⎟ mais non moins incertaine, 6+6 b
De l'ange ténébreux⎟ la forme encor lointaine, 6+6 b
Et des enchantements⎟ non moins délicieux 6+6 a
350 De la vierge céleste⎟ occupèrent les yeux. 6+6 a
Comme un cygne endormi⎟ qui seul, loin de la rive, 6+6 b
Livre son aile blanche⎟ à l'onde fugitive, 6+6 b
Le jeune homme inconnu⎟ mollement s'appuyait 6+6 a
Sur ce lit de vapeurs⎟ qui sous ses bras fuyait. 6+6 a
355 Sa robe était de pourpre,⎟ et, flamboyante ou pâle, 6+6 b
Enchantait les regards⎟ des teintes de l'opale. 6+6 b
Ses cheveux étaient noirs,⎟ mais pressés d'un bandeau ; 6+6 a
C'était une couronne⎟ ou peut-être un fardeau : 6+6 a
L'or en était vivant⎟ comme ces feux mystiques 6+6 b
360 Qui, tournoyants, brûlaient⎟ sur les trépieds antiques. 6+6 b
Son aile était ployée,⎟ et sa faible couleur 6+6 a
De la brume des soirs⎟ imitait la pâleur. 6+6 a
Des diamants nombreux⎟ rayonnent avec grâce 6+6 b
Sur ses pieds délicats⎟ qu'un cercle d'or embrasse ; 6+6 b
365 Mollement entourés⎟ d'anneaux mystérieux, 6+6 a
Ses bras et tous ses doigts⎟ éblouissent les yeux. 6+6 a
Il agite sa main⎟ d'un sceptre d'or armée, 6+6 b
Comme un roi qui d'un mont⎟ voit passer son armée, 6+6 b
Et, craignant que ses vœux⎟ ne s'accomplissent pas, 6+6 a
370 D'un geste impatient⎟ accuse tous ses pas : 6+6 a
Son front est inquiet ;⎟ mais son regard s'abaisse, 6+6 b
Soit que, sachant des yeux⎟ la force enchanteresse, 6+6 b
Il veuille ne montrer⎟ d'abord que par degrés 6+6 a
Leurs rayons caressants⎟ encor mal assurés, 6+6 a
375 Soit qu'il redoute aussi⎟ l'involontaire flamme 6+6 b
Qui dans un seul regard⎟ révèle l'âme à l'âme. 6+6 b
Tel que dans la forêt⎟ le doux vent du matin 6+6 a
Commence ses soupirs⎟ par un bruit incertain 6+6 a
Qui réveille la terre⎟ et fait palpiter l'onde ; 6+6 b
380 Élevant lentement⎟ sa voix douce et profonde, 6+6 b
Et prenant un accent⎟ triste comme un adieu, 6+6 a
Voici les mots qu'il dit⎟ à la fille de Dieu : 6+6 a
――――――
« D'où viens-tu, bel Archange ?⎟ où vas-tu ? quelle voie 6+6 b
Suit ton aile d'argent⎟ qui dans l'air se déploie ? 6+6 b
385 Vas-tu, te reposant⎟ au centre d'un Soleil, 6+6 a
Guider l'ardent foyer⎟ de son cercle vermeil ; 6+6 a
Ou, troublant les amants⎟ d'une crainte idéale, 6+6 b
Leur montrer dans la nuit⎟ l'Aurore boréale ; 6+6 b
Partager la rosée⎟ aux calices des fleurs, 6+6 a
390 Ou courber sur les monts⎟ l'écharpe aux sept couleurs ? 6+6 a
Tes soins ne sont-ils pas⎟ de surveiller les âmes 6+6 b
Et de parler, le soir,⎟ au cœur des jeunes femmes ; 6+6 b
De venir comme un rêve⎟ en leurs bras te poser, 6+6 a
Et de leur apporter⎟ un fils dans un baiser ? 6+6 a
395 Tels sont tes doux emplois,⎟ si du moins j'en veux croire 6+6 b
Ta beauté merveilleuse⎟ et tes rayons de gloire. 6+6 b
Mais plutôt n'es-tu pas⎟ un ennemi naissant 6+6 a
Qu'instruit à me haïr⎟ mon rival trop puissant ? 6+6 a
Ah ! peut-être est-ce toi⎟ qui, m'offensant moi-même, 6+6 b
400 Conduiras mes Païens⎟ sous les eaux du baptême ; 6+6 b
Car toujours l'ennemi⎟ m'oppose triomphant 6+6 a
Le regard d'une vierge⎟ ou la voix d'un enfant. 6+6 a
Je suis un exilé⎟ que tu cherchais peut-être : 6+6 b
Mais, s'il est vrai, prends garde⎟ au Dieu jaloux ton maître ; 6+6 b
405 C'est pour avoir aimé,⎟ c'est pour avoir sauvé, 6+6 a
Que je suis malheureux,⎟ que je suis réprouvé. 6+6 a
Chaste beauté ! viens-tu⎟ me combattre ou m'absoudre ? 6+6 b
Tu descends de ce Ciel⎟ qui m'envoya la foudre, 6+6 b
Mais si douce à mes yeux,⎟ que je ne sais pourquoi 6+6 a
410 Tu viens aussi d'en haut,⎟ bel Ange, contre moi. » 6+6 a
――――――
Ainsi l'esprit parlait.⎟ A sa voix caressante, 6+6 b
Prestige préparé⎟ contre une âme innocente, 6+6 b
A ces douces lueurs,⎟ au magique appareil 6+6 a
De cet ange si doux,⎟ à ses frères pareil, 6+6 a
415 L'habitante des Cieux,⎟ de son aile voilée, 6+6 b
Montait en reculant⎟ sur sa route étoilée, 6+6 b
Comme on voit la baigneuse⎟ au milieu des roseaux 6+6 a
Fuir un jeune nageur⎟ qu'elle a vu sous les eaux. 6+6 a
Mais en vain ses deux pieds⎟ s'éloignaient du nuage, 6+6 b
420 Autant que la colombe⎟ en deux jours de voyage 6+6 b
Peut s'éloigner d'Alep⎟ et de la blanche tour 6+6 a
D'où la sultane envoie⎟ une lettre d'amour : 6+6 a
Sous l'éclair d'un regard⎟ sa force fut brisée ; 6+6 b
Et, dès qu'il vit ployer⎟ son aile maîtrisée, 6+6 b
425 L'ennemi séducteur⎟ continua tout bas : 6+6 a
« Je suis celui qu'on aime⎟ et qu'on ne connaît pas. 6+6 a
Sur l'homme j'ai fondé⎟ mon empire de flamme, 6+6 b
Dans les désirs du cœur,⎟ dans les rêves de l'âme, 6+6 b
Dans les liens des corps,⎟ attraits mystérieux, 6+6 a
430 Dans les trésors du sang,⎟ dans les regards des yeux. 6+6 a
C'est moi qui fais parler⎟ l'épouse dans ses songes ; 6+6 b
La jeune fille heureuse⎟ apprend d'heureux mensonges ; 6+6 b
Je leur donne des nuits⎟ qui consolent des jours, 6+6 a
Je suis le Roi secret⎟ des secrètes amours. 6+6 a
435 J'unis les cœurs, je romps⎟ les chaînes rigoureuses, 6+6 b
Comme le papillon⎟ sur ses ailes poudreuses 6+6 b
Porte aux gazons émus⎟ des peuplades de fleurs, 6+6 a
Et leur fait des amours⎟ sans périls et sans pleurs. 6+6 a
J'ai pris au Créateur⎟ sa faible créature ; 6+6 b
440 Nous avons, malgré lui,⎟ partagé la Nature : 6+6 b
Je le laisse, orgueilleux⎟ des bruits du jour vermeil, 6+6 a
Cacher des astres d'or⎟ sous l'éclat d'un Soleil ; 6+6 a
Moi, j'ai l'ombre muette,⎟ et je donne à la terre 6+6 b
La volupté des soirs⎟ et les biens du mystère. 6+6 b
445 « Es-tu venue, avec⎟ quelques Anges des cieux, 6+6 a
Admirer de mes nuits⎟ le cours délicieux ? 6+6 a
As-tu vu leurs trésors ?⎟ Sais-tu quelles merveilles 6+6 b
Des Anges ténébreux⎟ accompagnent les veilles ? 6+6 b
――――――
« Sitôt que, balancé⎟ sous le pâle horizon, 6+6 a
450 Le soleil rougissant⎟ a quitté le gazon, 6+6 a
Innombrables Esprits,⎟ nous volons dans les ombres 6+6 b
En secouant dans l'air⎟ nos chevelures sombres : 6+6 b
L'odorante rosée⎟ alors jusqu'au matin 6+6 a
Pleut sur les orangers,⎟ les lilas et le thym. 6+6 a
455 La Nature, attentive⎟ aux lois de mon empire, 6+6 b
M'accueille avec amour,⎟ m'écoute et me respire ; 6+6 b
Je redeviens son âme,⎟ et pour mes doux projets 6+6 a
Du fond des éléments⎟ j'évoque mes sujets. 6+6 a
Convive accoutumé⎟ de ma nocturne fête, 6+6 b
460 Chacun d'eux en chantant⎟ à s'y rendre s'apprête. 6+6 b
Vers le ciel étoilé,⎟ dans l'orgueil de son vol, 6+6 a
S'élance, le premier,⎟ l'élégant rossignol ; 6+6 a
Sa voix sonore, à l'onde,⎟ à la terre, à la nue, 6+6 b
De mon heure chérie⎟ annonce la venue ; 6+6 b
465 Il vante mon approche⎟ aux pâles alisiers, 6+6 a
Il la redit encore⎟ aux humides rosiers ; 6+6 a
Héraut harmonieux,⎟ partout il me proclame ; 6+6 b
Tous les oiseaux de l'ombre⎟ ouvrent leurs yeux de flamme. 6+6 b
Le vermisseau reluit ;⎟ son front de diamant 6+6 a
470 Répète auprès des fleurs⎟ les feux du firmament, 6+6 a
Et lutte de clartés⎟ avec le météore 6+6 b
Qui rôde sur les eaux⎟ comme une pâle aurore. 6+6 b
L'étoile des marais,⎟ que détache ma main, 6+6 a
Tombe et trace dans l'air⎟ un lumineux chemin. 6+6 a
――――――
475 « Dédaignant le remords⎟ et sa triste chimère, 6+6 b
Si la vierge a quitté⎟ la couche de sa mère, 6+6 b
Ces flambeaux naturels⎟ s'allument sous ses pas, 6+6 a
Et leur feu clair la guide⎟ et ne la trahit pas. 6+6 a
Si sa lèvre s'altère⎟ et vient près du rivage 6+6 b
480 Chercher comme une coupe⎟ un profond coquillage, 6+6 b
L'eau soupire et bouillonne,⎟ et devant ses pieds nus 6+6 a
Jette aux bords sablonneux⎟ la conque de Vénus. 6+6 a
Des esprits lui font voir⎟ de merveilleuses choses, 6+6 b
Sous des bosquets remplis⎟ de la senteur des roses ; 6+6 b
485 Elle aperçoit sur l'herbe,⎟ où leur main la conduit, 6+6 a
Ces fleurs dont la beauté⎟ ne s'ouvre que la nuit, 6+6 a
Pour qui l'aube du jour⎟ aussi sera cruelle, 6+6 b
Et dont le sein modeste⎟ a des amours comme elle. 6+6 b
Le silence la suit ;⎟ tout dort profondément ; 6+6 a
490 L'ombre écoute un mystère⎟ avec recueillement. 6+6 a
Les vents, des prés voisins,⎟ apportent l'ambroisie 6+6 b
Sur la couche des bois⎟ que l'amant a choisie. 6+6 b
Bientôt deux jeunes voix⎟ murmurent des propos 6+6 a
Qui des bocages sourds⎟ animent le repos. 6+6 a
495 Au fond de l'orme épais⎟ dont l'abri les accueille, 6+6 b
L'oiseau réveillé chante⎟ et bruit sous la feuille. 6+6 b
L'hymne de volupté⎟ fait tressaillir les airs, 6+6 a
Les arbres ont leurs chants,⎟ les buissons leurs concerts, 6+6 a
Et, sur les bords d'une eau⎟ qui gémit et s'écoule, 6+6 b
500 La colombe de nuit⎟ languissamment roucoule. 6+6 b
――――――
« La voilà sous tes yeux⎟ l'œuvre du Malfaiteur ; 6+6 a
Ce méchant qu'on accuse⎟ est un Consolateur 6+6 a
Qui pleure sur l'esclave⎟ et le dérobe au maître, 6+6 b
Le sauve par l'amour⎟ des chagrins de son être, 6+6 b
505 Et, dans le mal commun⎟ lui-même enseveli, 6+6 a
Lui donne un peu de charme⎟ et quelquefois l'oubli. » 6+6 a
――――――
Trois fois, durant ces mots,⎟ de l'Archange naissante 6+6 b
La rougeur colora⎟ la joue adolescente, 6+6 b
Et, luttant par trois fois⎟ contre un regard impur, 6+6 a
510 Une paupière d'or⎟ voila ses yeux d'azur. 6+6 a
――――――
CHANT TROISIÈME
Chute
D'où venez-vous, Pudeur,⎟ noble crainte, ô Mystère, 6+6 b
Qu'au temps de son enfance⎟ a vu naître la terre, 6+6 b
Fleurs de ses premiers jours⎟ qui germez parmi nous, 6+6 a
Rose du Paradis !⎟ Pudeur, d'où venez-vous ? 6+6 a
515 Vous pouvez seule encor⎟ remplacer l'innocence, 6+6 b
Mais l'arbre défendu⎟ vous a donné naissance ; 6+6 b
Au charme des vertus⎟ votre charme est égal, 6+6 a
Mais vous êtes aussi⎟ le premier pas du mal ; 6+6 a
D'un chaste vêtement⎟ votre sein se décore : 6+6 b
520 Ève avant le serpent⎟ n'en avait pas encore ; 6+6 b
Et, si le voile pur⎟ orne votre maintien, 6+6 a
C'est un voile toujours,⎟ et le crime a le sien ; 6+6 a
Tout vous trouble, un regard⎟ blesse votre paupière, 6+6 b
Mais l'enfant ne craint rien,⎟ et cherche la lumière. 6+6 b
525 Sous ce pouvoir nouveau,⎟ la Vierge fléchissait, 6+6 a
Elle tombait déjà,⎟ car elle rougissait ; 6+6 a
Déjà presque soumise⎟ au joug de l'Esprit sombre, 6+6 b
Elle descend, remonte,⎟ et redescend dans l'ombre. 6+6 b
Telle on voit la perdrix⎟ voltiger et planer 6+6 a
530 Sur des épis brisés⎟ qu'elle voudrait glaner, 6+6 a
Car tout son nid l'attend ;⎟ si son vol se hasarde, 6+6 b
Son regard ne peut fuir⎟ celui qui la regarde… 6+6 b
Et c'est le chien d'arrêt⎟ qui, sombre surveillant, 6+6 a
La suit, la suit toujours⎟ d'un œil fixe et brillant. 6+6 a
――――――
535 Ô des instants d'amour⎟ ineffable délire ! 6+6 b
Le cœur répond au cœur⎟ comme l'air à la lyre. 6+6 b
Ainsi qu'un jeune amant,⎟ interprète adoré, 6+6 a
Explique le désir⎟ par lui-même inspiré, 6+6 a
Et contre la pudeur⎟ aidant sa bien-aimée, 6+6 b
540 Entraînant dans ses bras⎟ sa faiblesse charmée, 6+6 b
Tout enivré d'espoir,⎟ plus qu'à demi vainqueur, 6+6 a
Prononce les serments⎟ qu'elle fait dans son cœur, 6+6 a
Le prince des Esprits,⎟ d'une voix oppressée, 6+6 b
De la Vierge timide⎟ expliquait la pensée. 6+6 b
545 Éloa, sans parler,⎟ disait : « Je suis à toi ; » 6+6 a
Et l'Ange ténébreux⎟ dit tout bas : « Sois à moi ! 6+6 a
« Sois à moi, sois ma sœur,⎟ je t'appartiens moi-même ; 6+6 b
Je t'ai bien méritée,⎟ et dès longtemps je t'aime, 6+6 b
Car je t'ai vue un jour.⎟ Parmi les fils de l'air 6+6 a
550 Je me mêlais, voilé⎟ comme un soleil d'hiver. 6+6 a
Je revis une fois⎟ l'ineffable contrée, 6+6 b
Des peuples lumineux⎟ la patrie azurée, 6+6 b
Et n'eus pas un regret⎟ d'avoir quitté ces lieux 6+6 a
Où la crainte toujours⎟ siège parmi les Dieux. 6+6 a
555 Toi seule m'apparus⎟ comme une jeune étoile 6+6 b
Qui de la vaste nuit⎟ perce à l'écart le voile ; 6+6 b
Toi seule me parus⎟ ce qu'on cherche toujours, 6+6 a
Ce que l'homme poursuit⎟ dans l'ombre de ses jours, 6+6 a
Le dieu qui du bonheur⎟ connaît seul le mystère, 6+6 b
560 Et la Reine qu'attend⎟ mon trône solitaire. 6+6 b
Enfin, par ta présence,⎟ habile à me charmer, 6+6 a
Il me fut révélé⎟ que je pouvais aimer. 6+6 a
――――――
« Soit que tes yeux, voilés⎟ d'une ombre de tristesse, 6+6 b
Aient entendu les miens⎟ qui les cherchaient sans cesse, 6+6 b
565 Soit que ton origine,⎟ aussi douce que toi, 6+6 a
T'ait fait une patrie⎟ un peu plus près de moi, 6+6 a
Je ne sais, mais depuis⎟ l'heure qui te vit naître, 6+6 b
Dans tout être créé⎟ j'ai cru te reconnaître ; 6+6 b
J'ai trois fois en pleurant⎟ passé dans l'Univers ; 6+6 a
570 Je te cherchais partout :⎟ dans un souffle des airs, 6+6 a
Dans un rayon tombé⎟ du disque de la lune, 6+6 b
Dans l'étoile qui fuit⎟ le ciel qui l'importune, 6+6 b
Dans l'arc-en-ciel, passage⎟ aux Anges familier, 6+6 a
Ou sur le lit moelleux⎟ des neiges du glacier ; 6+6 a
575 Des parfums de ton vol⎟ je respirais la trace ; 6+6 b
En vain j'interrogeai⎟ les globes de l'espace, 6+6 b
Du char des astres purs⎟ j'obscurcis les essieux, 6+6 a
Je voilai leurs rayons⎟ pour attirer tes yeux, 6+6 a
J'osai même, enhardi⎟ par mon nouveau délire, 6+6 b
580 Toucher les fibres d'or⎟ de la céleste lyre. 6+6 b
Mais tu n'entendis rien,⎟ mais tu ne me vis pas. 6+6 a
Je revins à la terre,⎟ et je glissai mes pas 6+6 a
Sous les abris de l'homme⎟ où tu reçus naissance. 6+6 b
Je croyais t'y trouver⎟ protégeant l'innocence, 6+6 b
585 Au berceau balancé⎟ d'un enfant endormi, 6+6 a
Rafraîchissant sa lèvre⎟ avec un souffle ami ; 6+6 a
Ou bien comme un rideau⎟ développant ton aile, 6+6 b
Et gardant contre moi,⎟ timide sentinelle, 6+6 b
Le sommeil de la vierge⎟ aux côtés de sa sœur, 6+6 a
590 Qui, rêvant, sur son sein⎟ la presse avec douceur. 6+6 a
Mais seul je retournai⎟ sous ma belle demeure, 6+6 b
J'y pleurai comme ici,⎟ j'y gémis, jusqu'à l'heure 6+6 b
Où le son de ton vol⎟ m'émut, me fit trembler, 6+6 a
Comme un prêtre qui sent⎟ que son Dieu va parler. » 6+6 a
――――――
595 Il disait ; et bientôt⎟ comme une jeune reine, 6+6 b
Qui rougit de plaisir⎟ au nom de souveraine, 6+6 b
Et fait à ses sujets⎟ un geste gracieux, 6+6 a
Ou donne à leurs transports⎟ un regard de ses yeux, 6+6 a
Éloa, soulevant⎟ le voile de sa tête, 6+6 b
600 Avec un doux sourire⎟ à lui parler s'apprête, 6+6 b
Descend plus près de lui,⎟ se penche, et mollement 6+6 a
Contemple avec orgueil⎟ son immortel amant. 6+6 a
Son beau sein, comme un flot⎟ qui sur la rive expire, 6+6 b
Pour la première fois⎟ se soulève et soupire ; 6+6 b
605 Son bras, comme un lis blanc⎟ sur le lac suspendu, 6+6 a
S'approche sans effroi⎟ lentement étendu ; 6+6 a
Sa bouche parfumée⎟ en s'ouvrant semble éclore, 6+6 b
Comme la jeune rose⎟ aux faveurs de l'aurore, 6+6 b
Quand, le matin lui verse⎟ une fraîche liqueur, 6+6 a
610 Et qu'un rayon du jour⎟ entre jusqu'à son cœur. 6+6 a
Elle parle, et sa voix⎟ dans un beau son rassemble 6+6 b
Ce que les plus doux bruits⎟ auraient de grâce ensemble ; 6+6 b
Et la lyre accordée⎟ aux flûtes dans les bois, 6+6 a
Et l'oiseau qui se plaint⎟ pour la première fois, 6+6 a
615 Et la mer quand ses flots⎟ apportent sur la grève 6+6 b
Les chants du soir aux pieds⎟ du voyageur qui rêve, 6+6 b
Et le vent qui se joue⎟ aux cloches des hameaux, 6+6 a
Ou fait gémir les joncs⎟ de la fuite des eau : 6+6 a
――――――
« Puisque vous êtes beau,⎟ vous êtes bon, sans doute ; 6+6 b
620 Car, sitôt que des Cieux⎟ une âme prend la route, 6+6 b
Comme un saint vêtement⎟ nous voyons sa bonté 6+6 a
Lui donner en entrant⎟ l'éternelle beauté. 6+6 a
Mais pourquoi vos discours⎟ m'inspirent-ils la crainte ? 6+6 b
Pourquoi sur votre front⎟ tant de douleur empreinte ? 6+6 b
625 Comment avez-vous pu⎟ descendre du Saint Lieu ? 6+6 a
Et comment m'aimez-vous,⎟ si vous n'aimez pas Dieu ? » 6+6 a
――――――
Le trouble des regards,⎟ grâce de la décence, 6+6 b
Accompagnait ces mots,⎟ forts comme l'innocence ; 6+6 b
Ils tombaient de sa bouche,⎟ aussi doux, aussi purs, 6+6 a
630 Que la neige en hiver⎟ sur les coteaux obscurs ; 6+6 a
Et comme, tout nourris⎟ de l'essence première, 6+6 b
Les anges ont au cœur⎟ des sources de lumière, 6+6 b
Tandis qu'elle parlait,⎟ ses ailes à l'entour, 6+6 a
Et son sein et son bras⎟ répandirent le jour : 6+6 a
635 Ainsi le diamant⎟ luit au milieu des ombres. 6+6 b
L'archange s'en effraye,⎟ et sous ses cheveux sombres 6+6 b
Cherche un épais refuge⎟ à ses yeux éblouis ; 6+6 a
Il pense qu'à la fin⎟ des temps évanouis, 6+6 a
Il lui faudra de même⎟ envisager son maître, 6+6 b
640 Et qu'un regard de Dieu⎟ le brisera peut-être ; 6+6 b
Il se rappelle aussi⎟ tout ce qu'il a souffert 6+6 a
Après avoir tenté⎟ Jésus dans le désert. 6+6 a
Il tremble ; sur son cœur⎟ où l'enfer recommence, 6+6 b
Comme un sombre manteau⎟ jette son aile immense, 6+6 b
645 Et veut fuir. La terreur⎟ réveillait tous ses maux. 6+6 a
――――――
Sur la neige des monts,⎟ couronne des hameaux, 6+6 a
L'Espagnol a blessé⎟ l'aigle des Asturies, 6+6 b
Dont le vol menaçait⎟ ses blanches bergeries ; 6+6 b
Hérissé, l'oiseau part⎟ et fait pleuvoir le sang, 6+6 a
650 Monte aussi vite au ciel⎟ que l'éclair en descend, 6+6 a
Regarde son Soleil,⎟ d'un bec ouvert l'aspire, 6+6 b
Croit reprendre la vie⎟ au flamboyant empire ; 6+6 b
Dans un fluide d'or⎟ il nage puissamment, 6+6 a
Et parmi les rayons⎟ se balance un moment ; 6+6 a
655 Mais l'homme l'a frappé⎟ d'une atteinte trop sûre ; 6+6 b
Il sent le plomb chasseur⎟ fondre dans sa blessure ; 6+6 b
Son aile se dépouille,⎟ et son royal manteau 6+6 a
Vole comme un duvet⎟ qu'arrache le couteau. 6+6 a
Dépossédé des airs,⎟ son poids le précipite ; 6+6 b
660 Dans la neige du mont⎟ il s'enfonce et palpite, 6+6 b
Et la glace terrestre⎟ a d'un pesant sommeil 6+6 a
Fermé cet œil puissant⎟ respecté du Soleil. 6+6 a
Tel, retrouvant ses maux⎟ au fond de sa mémoire, 6+6 b
L'Ange maudit pencha⎟ sa chevelure noire, 6+6 b
665 Et se dit, pénétré⎟ d'un chagrin infernal : 6+6 a
« Triste amour du péché !⎟ sombres désirs du mal ! 6+6 a
De l'orgueil, du savoir⎟ gigantesques pensées ! 6+6 b
Comment ai-je connu⎟ vos ardeurs insensées ? 6+6 b
Maudit soit le moment⎟ où j'ai mesuré Dieu ! 6+6 a
670 Simplicité du cœur,⎟ à qui j'ai dit adieu ! 6+6 a
Je tremble devant toi,⎟ mais pourtant je t'adore ; 6+6 b
Je suis moins criminel⎟ puisque je t'aime encore ; 6+6 b
Mais dans mon sein flétri⎟ tu ne reviendras pas ! 6+6 a
Loin de ce que j'étais,⎟ quoi ! j'ai fait tant de pas ! 6+6 a
675 Et de moi-même à moi⎟ si grande est la distance, 6+6 b
Que je ne comprends plus⎟ ce que dit l'innocence ; 6+6 b
Je souffre, et mon esprit,⎟ par le mal abattu, 6+6 a
Ne peut plus remonter⎟ jusqu'à tant de vertu. 6+6 a
――――――
« Qu'êtes-vous devenus,⎟ jours de paix, jours célestes ? 6+6 b
680 Quand j'allais, le premier⎟ de ces Anges modestes, 6+6 b
Prier à deux genoux⎟ devant l'antique loi, 6+6 a
Et ne pensais jamais⎟ au delà de la foi ? 6+6 a
L'éternité pour moi⎟ s'ouvrait comme une fête ; 6+6 b
Et, des fleurs dans mes mains,⎟ des rayons sur ma tête, 6+6 b
685 Je souriais, j'étais…⎟ J'aurais peut-être aimé ! » 6+6 a
Le Tentateur lui-même⎟ était presque charmé ; 6+6 a
Il avait oublié⎟ son art et sa victime, 6+6 b
Et son cœur un moment⎟ se reposa du crime. 6+6 b
Il répétait tout bas,⎟ et le front dans ses mains : 6+6 a
690 « Si je vous connaissais,⎟ ô larmes des humains ! » 6+6 a
――――――
Ah ! si dans ce moment⎟ la Vierge eût pu l'entendre, 6+6 b
Si la céleste main⎟ qu'elle eût osé lui tendre 6+6 b
L'eût saisi repentant,⎟ docile à remonter… 6+6 a
Qui sait ? le mal peut-être⎟ eût cessé d'exister. 6+6 a
695 Mais, sitôt qu'elle vit⎟ sur sa tête pensive 6+6 b
De l'Enfer décelé⎟ la douleur convulsive, 6+6 b
Étonnée et tremblante,⎟ elle éleva ses yeux ; 6+6 a
Plus forte, elle parut⎟ se souvenir des Cieux, 6+6 a
Et souleva deux fois⎟ ses ailes argentées, 6+6 b
700 Entr'ouvrant pour gémir⎟ ses lèvres enchantées, 6+6 b
Ainsi qu'un jeune enfant,⎟ s'attachant aux roseaux, 6+6 a
Tente de faibles cris⎟ étouffés sous les eaux. 6+6 a
Il la vit prête à fuir⎟ vers les Cieux de lumière. 6+6 b
Comme un tigre éveillé⎟ bondit dans la poussière, 6+6 b
705 Aussitôt en lui-même,⎟ et plus fort désormais, 6+6 a
Retrouvant cet esprit⎟ qui ne fléchit jamais, 6+6 a
Ce noir esprit du mal⎟ qu'irrite l'innocence, 6+6 b
Il rougit d'avoir pu⎟ douter de sa puissance, 6+6 b
Il rétablit la paix⎟ sur son front radieux, 6+6 a
710 Rallume tout à coup⎟ l'audace de ses yeux, 6+6 a
Et longtemps en silence⎟ il regarde et contemple 6+6 b
La victime du Ciel⎟ qu'il destine à son temple ; 6+6 b
Comme pour lui montrer⎟ qu'elle résiste en vain, 6+6 a
Et s'endurcir lui-même⎟ à ce regard divin. 6+6 a
715 Sans amours, sans remords,⎟ au fond d'un cœur de glace, 6+6 b
Des coups qu'il va porter⎟ il médite la place, 6+6 b
Et, pareil au guerrier⎟ qui, tranquille à dessein, 6+6 a
Dans les défauts du fer⎟ cherche à frapper le sein, 6+6 a
Il compose ses traits⎟ sur les désirs de l'ange ; 6+6 b
720 Son air, sa voix, son geste⎟ et son maintien, tout change 6+6 b
Sans venir de son cœur,⎟ des pleurs fallacieux 6+6 a
Paraissent tout à coup⎟ sur le bord de ses yeux. 6+6 a
La vierge dans le Ciel⎟ n'avait pas vu de larmes, 6+6 b
Et s'arrête ; un soupir⎟ augmente ses alarmes. 6+6 b
725 Il pleure amèrement⎟ comme un homme exilé, 6+6 a
Comme une veuve auprès⎟ de son fils immolé ; 6+6 a
Ses cheveux dénoués⎟ sont épars ; rien n'arrête 6+6 b
Les sanglots de son sein⎟ qui soulèvent sa tête. 6+6 b
Éloa vient et pleure ;⎟ ils se parlent ainsi : 6+6 a
――――――
730 « Que vous ai-je donc fait ?⎟ Qu'avez-vous ? Me voici. 6+6 a
― Tu cherches à me fuir,⎟ et pour toujours peut-être. 6+6 b
Combien tu me punis⎟ de m'être fait connaître ! 6+6 b
― J'aimerais mieux rester ;⎟ mais le Seigneur m'attend. 6+6 a
Je veux parler pour vous,⎟ souvent il nous entend. 6+6 a
735 ― Il ne peut rien sur moi,⎟ jamais mon sort ne change, 6+6 b
Et toi seule es le Dieu⎟ qui peut sauver un Ange. 6+6 b
― Que puis-je faire ? Hélas !⎟ dites, faut-il rester ? 6+6 a
― Oui, descends jusqu'à moi,⎟ car je ne puis monter. 6+6 a
― Mais quel don voulez-vous ?⎟ ― Le plus beau, c'est nous-mêmes. 6+6 b
740 Viens ! ― M'exiler du Ciel ?⎟ ― Qu'importe, si tu m'aimes ? 6+6 b
Touche ma main. Bientôt⎟ dans un mépris égal 6+6 a
Se confondront pour nous⎟ et le bien et le mal. 6+6 a
Tu n'as jamais compris⎟ ce qu'on trouve de charmes 6+6 b
A présenter son sein⎟ pour y cacher des larmes. 6+6 b
745 Viens, il est un bonheur⎟ que moi seul t'apprendrai ; 6+6 a
Tu m'ouvriras ton âme,⎟ et je l'y répandrai. 6+6 a
Comme l'aube et la lune⎟ au couchant reposée 6+6 b
Confondent leurs rayons,⎟ ou comme la rosée 6+6 b
Dans une perle seule⎟ unit deux de ses pleurs 6+6 a
750 Pour s'empreindre du baume⎟ exhalé par les fleurs, 6+6 a
Comme un double flambeau⎟ réunit ses deux flammes, 6+6 b
Non moins étroitement⎟ nous unirons nos âmes. 6+6 b
― Je t'aime et je descends.⎟ Mais que diront les Cieux ? » 6+6 a
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En ce moment passa⎟ dans l'air, loin de leurs yeux, 6+6 a
755 Un des célestes chœurs,⎟ où, parmi les louanges, 6+6 b
On entendit ces mots⎟ que répétaient des Anges : 6+6 b
« Gloire dans l'Univers,⎟ dans les Temps, à celui 6+6 a
Qui s'immole à jamais⎟ pour le salut d'autrui. » 6+6 a
Les Cieux semblaient parler.⎟ C'en était trop pour elle. 6+6 b
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760 Deux fois encor levant⎟ sa paupière infidèle, 6+6 b
Promenant des regards⎟ encore irrésolus, 6+6 a
Elle chercha ses Cieux⎟ qu'elle ne voyait plus. 6+6 a
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Des Anges au Chaos⎟ allaient puiser des mondes. 6+6 b
Passant avec terreur⎟ dans ses plaines profondes, 6+6 b
765 Tandis qu'ils remplissaient⎟ les messages de Dieu, 6+6 a
Ils ont tous vu tomber⎟ un nuage de feu. 6+6 a
Des plaintes de douleur,⎟ des réponses cruelles, 6+6 b
Se mêlaient dans la flamme⎟ au battement des ailes. 6+6 b
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« Où me conduisez-vous,⎟ bel Ange ? ― Viens toujours. 6+6 a
770 ― Que votre voix est triste,⎟ et quel sombre discours ! 6+6 a
N'est-ce pas Éloa⎟ qui soulève ta chaîne ? 6+6 b
J'ai cru t'avoir sauvé.⎟ ― Non, c'est moi qui t'entraîne. 6+6 b
― Si nous sommes unis,⎟ peu m'importe en quel lieu ! 6+6 a
Nomme-moi donc encore⎟ ou ta sœur ou ton Dieu ! 6+6 a
775 ― J'enlève mon esclave⎟ et je tiens ma victime. 6+6 b
― Tu paraissais si bon !⎟ Oh ! qu'ai-je fait ? ― Un crime. 6+6 b
― Seras-tu plus heureux ?⎟ du moins es-tu content ? 6+6 a
― Plus triste que jamais.⎟ ― Qui donc es-tu ? ― Satan. » 6+6 a
mètre profil métrique : 6+6
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