Métrique en Ligne
P = préposition
C = clitique
M = voyelle masculine
F = "e" féminin
| = césure
VIG_1/VIG23
Alfred de VIGNY
POÈMES ANTIQUES ET MODERNES
1826
LES DESTINÉES
ŒUVRES POSTHUMES
POÈMES PHILOSOPHIQUES
La Maison du berger
À Éva
――――
I
Si ton cœur, gémissant⎟ du poids de notre vie, 6+6 z
Se traîne et se débat⎟ comme un aigle blessé, 6+6 a
Portant comme le mien,⎟ sur son aile asservie, 6+6 z
Tout un monde fatal,⎟ écrasant et glacé ; 6+6 a
5 S'il ne bat qu'en saignant⎟ par sa plaie immortelle, 6+6 b
S'il ne voit plus l'amour,⎟ son étoile fidèle, 6+6 b
Éclairer pour lui seul⎟ l'horizon effacé ; 6+6 a
Si ton âme enchaînée,⎟ ainsi que l'est mon âme, 6+6 c
Lasse de son boulet⎟ et de son pain amer, 6+6 d
10 Sur sa galère en deuil⎟ laisse tomber la rame, 6+6 c
Penche sa tête pâle⎟ et pleure sur la mer, 6+6 d
Et, cherchant dans les flots⎟ une route inconnue, 6+6 e
Y voit, en frissonnant,⎟ sur son épaule nue, 6+6 e
La lettre sociale⎟ écrite avec le fer ; 6+6 d
15 Si ton corps, frémissant⎟ des passions secrètes, 6+6 f
S'indigne des regards,⎟ timide et palpitant ; 6+6 g
S'il cherche à sa beauté⎟ de profondes retraites 6+6 f
Pour la mieux dérober⎟ au profane insultant ; 6+6 g
Si ta lèvre se sèche⎟ au poison des mensonges, 6+6 h
20 Si ton beau front rougit⎟ de passer dans les songes 6+6 h
D'un impur inconnu⎟ qui te voit et t'entend : 6+6 g
Pars courageusement,⎟ laisse toutes les villes ; 6+6 j
Ne ternis plus tes pieds⎟ aux poudres du chemin ; 6+6 k
Du haut de nos pensers⎟ vois les cités serviles 6+6 j
25 Comme les rocs fatals⎟ de l'esclavage humain. 6+6 k
Les grands bois et les champs⎟ sont de vastes asiles, 6+6 j
Libres comme la mer⎟ autour des sombres îles. 6+6 j
Marche à travers les champs⎟ une fleur à la main. 6+6 k
La Nature t'attend⎟ dans un silence austère ; 6+6 l
30 L'herbe élève à tes pieds⎟ son nuage des soirs, 6+6 m
Et le soupir d'adieu⎟ du soleil à la terre 6+6 l
Balance les beaux lis⎟ comme des encensoirs. 6+6 m
La forêt a voilé⎟ ses colonnes profondes, 6+6 n
La montagne se cache,⎟ et sur les pâles ondes 6+6 n
35 Le saule a suspendu⎟ ses chastes reposoirs. 6+6 m
Le crépuscule ami⎟ s'endort dans la vallée 6+6 o
Sur l'herbe d'émeraude⎟ et sur l'or du gazon, 6+6 p
Sous les timides joncs⎟ de la source isolée 6+6 o
Et sous le bois rêveur⎟ qui tremble à l'horizon, 6+6 p
40 Se balance en fuyant⎟ dans les grappes sauvages, 6+6 q
Jette son manteau gris⎟ sur le bord des rivages, 6+6 q
Et des fleurs de la nuit⎟ entr'ouvre la prison. 6+6 p
Il est sur ma montagne⎟ une épaisse bruyère 6+6 l
Où les pas du chasseur⎟ ont peine à se plonger, 6+6 a
45 Qui plus haut que nos fronts⎟ lève sa tête altière, 6+6 l
Et garde dans la nuit⎟ le pâtre et l'étranger. 6+6 a
Viens y cacher l'amour⎟ et ta divine faute ; 6+6 r
Si l'herbe est agitée⎟ ou n'est pas assez haute, 6+6 r
J'y roulerai pour toi⎟ la Maison du Berger. 6+6 a
50 Elle va doucement⎟ avec ses quatre roues, 6+6 s
Son toit n'est pas plus haut⎟ que ton front et tes yeux ; 6+6 t
La couleur du corail⎟ et celle de tes joues 6+6 s
Teignent le char nocturne⎟ et ses muets essieux. 6+6 t
Le seuil est parfumé,⎟ l'alcôve est large et sombre, 6+6 u
55 Et, là, parmi les fleurs,⎟ nous trouverons dans l'ombre, 6+6 u
Pour nos cheveux unis,⎟ un lit silencieux. 6+6 t
Je verrai, si tu veux,⎟ les pays de la neige, 6+6 v
Ceux où l'astre amoureux⎟ dévore et resplendit, 6+6 w
Ceux que heurtent les vents,⎟ ceux que la mer assiège, 6+6 v
60 Ceux où le pôle obscur⎟ sous sa glace est maudit. 6+6 w
Nous suivrons du hasard⎟ la course vagabonde. 6+6 x
Que m'importe le jour ?⎟ que m'importe le monde ? 6+6 x
Je dirai qu'ils sont beaux⎟ quand tes yeux l'auront dit. 6+6 w
Que Dieu guide à son but⎟ la vapeur foudroyante 6+6 y
65 Sur le fer des chemins⎟ qui traversent les monts, 6+6 z
Qu'un Ange soit debout⎟ sur sa forge bruyante, 6+6 y
Quand elle va sous terre⎟ ou fait trembler les ponts 6+6 z
Et, de ses dents de feu⎟ dévorant ses chaudières, 6+6 a
Transperce les cités⎟ et saute les rivières, 6+6 a
70 Plus vite que le cerf⎟ dans l'ardeur de ses bonds ! 6+6 z
Oui, si l'Ange aux yeux bleus⎟ ne veille sur sa route, 6+6 b
Et le glaive à la main⎟ ne plane et la défend, 6+6 g
S'il n'a compté les coups⎟ du levier, s'il n'écoute 6+6 b
Chaque tour de la roue⎟ en son cours triomphant, 6+6 g
75 S'il n'a l'œil sur les eaux⎟ et la main sur la braise, 6+6 c
Pour jeter en éclats⎟ la magique fournaise, 6+6 c
Il suffira toujours⎟ du caillou d'un enfant. 6+6 g
Sur ce taureau de fer⎟ qui fume, souffle et beugle, 6+6 d
L'homme a monté trop tôt.⎟ Nul ne connaît encor 6+6 e
80 Quels orages en lui⎟ porte ce rude aveugle, 6+6 d
Et le gai voyageur⎟ lui livre son trésor, 6+6 e
Son vieux père et ses fils,⎟ il les jette en otage 6+6 g
Dans le ventre brûlant⎟ du taureau de Carthage, 6+6 g
Qui les rejette en cendre⎟ aux pieds du dieu de l'or. 6+6 e
85 Mais il faut triompher⎟ du temps et de l'espace, 6+6 h
Arriver ou mourir.⎟ Les marchands sont jaloux. 6+6 i
L'or pleut sous les charbons⎟ de la vapeur qui passe, 6+6 h
Le moment et le but⎟ sont l'univers pour nous. 6+6 i
Tous se sont dit : « Allons !⎟ » mais aucun n'est le maître 6+6 k
90 Du dragon mugissant⎟ qu'un savant a fait naître ; 6+6 k
Nous nous sommes joués⎟ à plus fort que nous tous. 6+6 i
Eh bien ! que tout circule⎟ et que les grandes causes 6+6 l
Sur les ailes de feu⎟ lancent les actions, 6+6 z
Pourvu qu'ouverts toujours⎟ aux généreuses choses, 6+6 l
95 Les chemins du vendeur⎟ servent les passions ! 6+6 z
Béni soit le Commerce⎟ au hardi caducée, 6+6 o
Si l'Amour que tourmente⎟ une sombre pensée 6+6 o
Peut franchir en un jour⎟ deux grandes nations ! 6+6 z
Mais, à moins qu'un ami⎟ menacé dans sa vie 6+6 z
100 Ne jette, en appelant,⎟ le cri du désespoir, 6+6 m
Ou qu'avec son clairon⎟ la France nous convie 6+6 z
Aux fêtes du combat,⎟ aux luttes du savoir ; 6+6 m
À moins qu'au lit de mort⎟ une mère éplorée 6+6 o
Ne veuille encor poser⎟ sur sa race adorée 6+6 o
105 Ces yeux tristes et doux⎟ qu'on ne doit plus revoir, 6+6 m
Évitons ces chemins.⎟ ― Leur voyage est sans grâces, 6+6 n
Puisqu'il est aussi prompt,⎟ sur ses lignes de fer, 6+6 d
Que la flèche lancée⎟ à travers les espaces 6+6 n
Qui va de l'arc au but⎟ en faisant siffler l'air, 6+6 d
110 Ainsi jetée au loin,⎟ l'humaine créature 6+6 o
Ne respire et ne voit,⎟ dans toute la nature, 6+6 o
Qu'un brouillard étouffant⎟ que traverse un éclair. 6+6 d
On n'entendra jamais⎟ piaffer sur une route 6+6 b
Le pied vif du cheval⎟ sur les pavés en feu : 6+6 p
115 Adieu, voyages lents,⎟ bruits lointains qu'on écoute, 6+6 b
Le rire du passant,⎟ les retards de l'essieu, 6+6 p
Les détours imprévus⎟ des pentes variées, 6+6 q
Un ami rencontré,⎟ les heures oubliées, 6+6 q
L'espoir d'arriver tard⎟ dans un sauvage lieu. 6+6 p
120 La distance et le temps⎟ sont vaincus. La science 6+6 r
Trace autour de la terre⎟ un chemin triste et droit. 6+6 s
Le Monde est rétréci⎟ par notre expérience, 6+6 r
Et l'équateur n'est plus⎟ qu'un anneau trop étroit. 6+6 s
Plus de hasard. Chacun⎟ glissera sur sa ligne, 6+6 t
125 Immobile au seul rang⎟ que le départ assigne, 6+6 t
Plongé dans un calcul⎟ silencieux et froid. 6+6 s
Jamais la Rêverie⎟ amoureuse et paisible 6+6 v
N'y verra sans horreur⎟ son pied blanc attaché ; 6+6 a
Car il faut que ses yeux⎟ sur chaque objet visible 6+6 v
130 Versent un long regard,⎟ comme un fleuve épanché, 6+6 a
Qu'elle interroge tout⎟ avec inquiétude, 6+6 w
Et, des secrets divins⎟ se faisant une étude, 6+6 w
Marche, s'arrête et marche⎟ avec le col penché. 6+6 a
II
Poésie ! ô trésor !⎟ perle de la pensée ! 6+6 o
135 Les tumultes du cœur,⎟ comme ceux de la mer, 6+6 a
Ne sauraient empêcher⎟ ta robe nuancée 6+6 o
D'amasser les couleurs⎟ qui doivent te former. 6+6 a
Mais, sitôt qu'il te voit⎟ briller sur un front mâle, 6+6 x
Troublé de ta lueur⎟ mystérieuse et pâle, 6+6 x
140 Le vulgaire effrayé⎟ commence à blasphémer. 6+6 a
Le pur enthousiasme⎟ est craint des faibles âmes 6+6 y
Qui ne sauraient porter⎟ son ardeur ni son poids. 6+6 z
Pourquoi le fuir ? ― La vie⎟ est double dans les flammes. 6+6 y
D'autres flambeaux divins⎟ nous brûlent quelquefois : 6+6 z
145 C'est le Soleil du ciel,⎟ c'est l'Amour, c'est la Vie ; 6+6 z
Mais qui de les éteindre⎟ a jamais eu l'envie ? 6+6 z
Tout en les maudissant,⎟ on les chérit tous trois. 6+6 z
La Muse a mérité⎟ les insolents sourires 6+6 a
Et les soupçons moqueurs⎟ qu'éveille son aspect. 6+6 b
150 Dès que son œil chercha⎟ le regard des satyres, 6+6 a
Sa parole trembla,⎟ son serment fut suspect ; 6+6 b
Il lui fut interdit⎟ d'enseigner la sagesse. 6+6 c
Au passant du chemin⎟ elle criait : « Largesse ! » 6+6 c
Le passant lui donna⎟ sans crainte et sans respect. 6+6 b
155 Ah ! fille sans pudeur,⎟ fille du saint Orphée, 6+6 o
Que n'as-tu conservé⎟ ta belle gravité ! 6+6 a
Tu n'irais pas ainsi,⎟ d'une voix étouffée, 6+6 o
Chanter aux carrefours⎟ impurs de la cité ; 6+6 a
Tu n'aurais pas collé⎟ sur le coin de ta bouche 6+6 c
160 Le coquet madrigal,⎟ piquant comme une mouche, 6+6 c
Et, près de ton œil bleu,⎟ l'équivoque effronté. 6+6 a
Tu tombas dès l'enfance,⎟ et, dans la folle Grèce, 6+6 c
Un vieillard, t'enivrant⎟ de son baiser jaloux, 6+6 i
Releva le premier⎟ ta robe de prêtresse, 6+6 c
165 Et, parmi les garçons,⎟ t'assit sur ses genoux. 6+6 i
De ce baiser mordant⎟ ton front porte la trace ; 6+6 h
Tu chantas en buvant⎟ dans les banquets d'Horace, 6+6 h
Et Voltaire à la cour⎟ te traîna devant nous. 6+6 i
Vestale aux feux éteints !⎟ les hommes les plus graves 6+6 d
170 Ne posent qu'à demi⎟ ta couronne à leur front ; 6+6 e
Ils se croient arrêtés,⎟ marchant dans tes entraves, 6+6 d
Et n'être que poète⎟ est pour eux un affront. 6+6 e
Ils jettent leurs pensers⎟ aux vents de la tribune, 6+6 f
Et, ces vents, aveuglés⎟ comme l'est la Fortune, 6+6 f
175 Les rouleront comme elle⎟ et les emporteront. 6+6 e
Ils sont fiers et hautains⎟ dans leur fausse attitude, 6+6 w
Mais le sol tremble aux pieds⎟ de ces tribuns romains. 6+6 g
Leurs discours passagers⎟ flattent avec étude 6+6 w
La foule qui les presse⎟ et qui leur bat des mains ; 6+6 g
180 Toujours renouvelé⎟ sous ses étroits portiques, 6+6 h
Ce parterre ne jette⎟ aux acteurs politiques 6+6 h
Que des fleurs sans parfums,⎟ souvent sans lendemains. 6+6 g
Ils ont pour horizon⎟ leur salle de spectacle ; 6+6 i
La chambre où ces élus⎟ donnent leurs faux combats 6+6 j
185 Jette en vain, dans son temple,⎟ un incertain oracle ; 6+6 i
Le peuple entend de loin⎟ le bruit de leurs débats, 6+6 j
Mais il regarde encor⎟ le jeu des assemblées 6+6 q
De l'œil dont ses enfants⎟ et ses femmes troublées 6+6 q
Voient le terrible essai⎟ des vapeurs aux cent bras. 6+6 j
190 L'ombrageux paysan⎟ gronde à voir qu'on dételle, 6+6 b
Et que pour le scrutin⎟ on quitte le labour. 6+6 k
Cependant le dédain⎟ de la chose immortelle 6+6 b
Tient jusqu'au fond du cœur⎟ quelque avocat d'un jour. 6+6 k
Lui qui doute de l'âme,⎟ il croit à ses paroles. 6+6 l
195 Poésie, il se rit⎟ de tes graves symboles, 6+6 l
Ô toi des vrais penseurs⎟ impérissable amour ! 6+6 k
Comment se garderaient⎟ les profondes pensées 6+6 q
Sans rassembler leurs feux⎟ dans ton diamant pur, 6+6 m
Qui conserve si bien⎟ leurs splendeurs condensées ? 6+6 q
200 Ce fin miroir solide,⎟ étincelant et dur, 6+6 m
Reste de nations⎟ mortes, durable pierre 6+6 l
Qu'on trouve sous ses pieds⎟ lorsque dans la poussière 6+6 l
On cherche les cités⎟ sans en voir un seul mur. 6+6 m
Diamant sans rival,⎟ que tes feux illuminent 6+6 n
205 Les pas lents et tardifs⎟ de l'humaine Raison ! 6+6 p
Il faut, pour voir de loin⎟ les peuples qui cheminent, 6+6 n
Que le berger t'enchâsse⎟ au toit de sa maison. 6+6 p
― Le jour n'est pas levé.⎟ ― Nous en sommes encore 6+6 o
Au premier rayon blanc⎟ qui précède l'aurore 6+6 o
210 Et dessine la terre⎟ aux bords de l'horizon. 6+6 p
Les peuples tout enfants⎟ à peine se découvrent 6+6 p
Par-dessus les buissons⎟ nés pendant leur sommeil, 6+6 q
Et leur main, à travers⎟ les ronces qu'ils entr'ouvrent, 6+6 p
Met aux coups mutuels⎟ le premier appareil. 6+6 q
215 ― La Barbarie encor⎟ tient nos pieds dans sa gaine. 6+6 r
Le marbre des vieux temps⎟ jusqu'aux reins nous enchaîne, 6+6 r
Et tout homme énergique⎟ au dieu Terme est pareil. 6+6 q
Mais notre esprit rapide⎟ en mouvements abonde ; 6+6 x
Ouvrons tout l'arsenal⎟ de ses puissants ressorts. 6+6 s
220 L'Invisible est réel.⎟ Les âmes ont leur monde 6+6 x
Où sont accumulés⎟ d'impalpables trésors. 6+6 s
Le Seigneur contient tout⎟ dans ses deux bras immenses, 6+6 t
Son Verbe est le séjour⎟ de nos intelligences, 6+6 t
Comme ici-bas l'espace⎟ est celui de nos corps. 6+6 s
III
225 Éva, qui donc es-tu ?⎟ Sais-tu bien ta nature ? 6+6 o
Sais-tu quel est ici⎟ ton but et ton devoir ? 6+6 m
Sais-tu que, pour punir⎟ l'homme, sa créature, 6+6 o
D'avoir porté la main⎟ sur l'arbre du savoir, 6+6 m
Dieu permit qu'avant tout,⎟ de l'amour de soi-même 6+6 u
230 En tout temps, à tout âge,⎟ il fît son bien suprême, 6+6 u
Tourmenté de s'aimer,⎟ tourmenté de se voir ? 6+6 m
Mais, si Dieu près de lui⎟ t'a voulu mettre, ô femme ! 6+6 c
Compagne délicate !⎟ Éva ! sais-tu pourquoi ? 6+6 v
C'est pour qu'il se regarde⎟ au miroir d'une autre âme, 6+6 c
235 Qu'il entende ce chant⎟ qui ne vient que de toi : 6+6 v
― L'Enthousiasme pur⎟ dans une voix suave. 6+6 w
C'est afin que tu sois⎟ son juge et son esclave 6+6 w
Et règnes sur sa vie⎟ en vivant sous sa loi. 6+6 v
Ta parole joyeuse⎟ a des mots despotiques ; 6+6 h
240 Tes yeux sont si puissants,⎟ ton aspect est si fort 6+6 x
Que les rois d'Orient⎟ ont dit dans leurs cantiques 6+6 h
Ton regard redoutable⎟ à l'égal de la mort ; 6+6 x
Chacun cherche à fléchir⎟ tes jugements rapides… 6+6 y
― Mais ton cœur, qui dément⎟ tes formes intrépides, 6+6 y
245 Cède sans coup férir⎟ aux rudesses du sort. 6+6 x
Ta pensée a des bonds⎟ comme ceux des gazelles, 6+6 z
Mais ne saurait marcher⎟ sans guide et sans appui. 6+6 a
Le sol meurtrit ses pieds,⎟ l'air fatigue ses ailes, 6+6 z
Son œil se ferme au jour⎟ dès que le jour a lui ; 6+6 a
250 Parfois, sur les hauts lieux⎟ d'un seul élan posée, 6+6 o
Troublée au bruit des vents,⎟ ta mobile pensée 6+6 o
Ne peut seule y veiller⎟ sans crainte et sans ennui. 6+6 a
Mais aussi tu n'as rien⎟ de nos lâches prudences, 6+6 t
Ton cœur vibre et résonne⎟ au cri de l'opprimé, 6+6 a
255 Comme dans une église⎟ aux austères silences 6+6 t
L'orgue entend un soupir⎟ et soupire alarmé. 6+6 a
Tes paroles de feu⎟ meuvent les multitudes, 6+6 b
Tes pleurs lavent l'injure⎟ et les ingratitudes, 6+6 b
Tu pousses par le bras⎟ l'homme… Il se lève armé. 6+6 a
260 C'est à toi qu'il convient⎟ d'ouïr les grandes plaintes 6+6 c
Que l'humanité triste⎟ exhale sourdement. 6+6 g
Quand le cœur est gonflé⎟ d'indignations saintes, 6+6 c
L'air des cités l'étouffe⎟ à chaque battement. 6+6 g
Mais de loin les soupirs⎟ des tourmentes civiles, 6+6 j
265 S'unissant au-dessus⎟ du charbon noir des villes, 6+6 j
Ne forment qu'un grand mot⎟ qu'on entend clairement. 6+6 g
Viens donc ! le ciel pour moi⎟ n'est plus qu'une auréole 6+6 d
Qui t'entoure d'azur,⎟ t'éclaire et te défend ; 6+6 g
La montagne est ton temple⎟ et le bois sa coupole ; 6+6 d
270 L'oiseau n'est sur la fleur⎟ balancé par le vent, 6+6 g
Et la fleur ne parfume⎟ et l'oiseau ne soupire 6+6 e
Que pour mieux enchanter⎟ l'air que ton sein respire ; 6+6 e
La terre est le tapis⎟ de tes beaux pieds d'enfant. 6+6 g
Éva, j'aimerai tout⎟ dans les choses créées, 6+6 q
275 Je les contemplerai⎟ dans ton regard rêveur 6+6 f
Qui partout répandra⎟ ses flammes colorées, 6+6 q
Son repos gracieux,⎟ sa magique saveur ; 6+6 f
Sur mon cœur déchiré⎟ viens poser ta main pure, 6+6 o
Ne me laisse jamais⎟ seul avec la Nature, 6+6 o
280 Car je la connais trop⎟ pour n'en pas avoir peur. 6+6 f
Elle me dit : « Je suis⎟ l'impassible théâtre 6+6 g
Que ne peut remuer⎟ le pied de ses acteurs ; 6+6 f
Mes marches d'émeraude⎟ et mes parvis d'albâtre, 6+6 g
Mes colonnes de marbre⎟ ont les dieux pour sculpteurs. 6+6 h
285 Je n'entends ni vos cris⎟ ni vos soupirs ; à peine 6+6 r
Je sens passer sur moi⎟ la comédie humaine 6+6 r
Qui cherche en vain au ciel⎟ ses muets spectateurs. 6+6 h
« Je roule avec dédain,⎟ sans voir et sans entendre, 6+6 i
À côté des fourmis⎟ les populations ; 6+6 z
290 Je ne distingue pas⎟ leur terrier de leur cendre, 6+6 i
J'ignore en les portant⎟ les noms des nations. 6+6 z
On me dit une mère,⎟ et je suis une tombe. 6+6 j
Mon hiver prend vos morts⎟ comme son hécatombe, 6+6 j
Mon printemps ne sent pas⎟ vos adorations. 6+6 z
295 « Avant vous, j'étais belle⎟ et toujours parfumée, 6+6 o
J'abandonnais au vent⎟ mes cheveux tout entiers ; 6+6 k
Je suivais dans les cieux⎟ ma route accoutumée, 6+6 o
Sur l'axe harmonieux⎟ des divins balanciers. 6+6 k
― Après vous, traversant⎟ l'espace où tout s'élance, 6+6 r
300 J'irai seule et sereine,⎟ en un chaste silence 6+6 r
Je fendrai l'air du front⎟ et de mes seins altiers. » 6+6 k
C'est là ce que me dit⎟ sa voix triste et superbe, 6+6 l
Et dans mon cœur alors⎟ je la hais, et je vois 6+6 z
Notre sang dans son onde⎟ et nos morts sous son herbe 6+6 l
305 Nourrissant de leurs sucs⎟ la racine des bois. 6+6 z
Et je dis à mes yeux⎟ qui lui trouvaient des charmes : 6+6 m
« Ailleurs tous vos regards,⎟ ailleurs toutes vos larmes, 6+6 m
Aimez ce que jamais⎟ on ne verra deux fois. » 6+6 z
Oh ! qui verra deux fois⎟ ta grâce et ta tendresse, 6+6 c
310 Ange doux et plaintif⎟ qui parle en soupirant ? 6+6 g
Qui naîtra comme toi⎟ portant une caresse 6+6 c
Dans chaque éclair tombé⎟ de ton regard mourant, 6+6 g
Dans les balancements⎟ de ta tête penchée, 6+6 o
Dans ta taille indolente⎟ et mollement couchée, 6+6 o
315 Et dans ton pur sourire⎟ amoureux et souffrant ? 6+6 g
Vivez, froide Nature,⎟ et revivez sans cesse 6+6 c
Sous nos pieds, sur nos fronts,⎟ puisque c'est votre loi ; 6+6 v
Vivez, et dédaignez,⎟ si vous êtes déesse, 6+6 c
L'homme, humble passager,⎟ qui dut vous être un Roi ; 6+6 v
320 Plus que tout votre règne⎟ et que ses splendeurs vaines, 6+6 n
J'aime la majesté⎟ des souffrances humaines ; 6+6 n
Vous ne recevrez pas⎟ un cri d'amour de moi. 6+6 v
Mais toi, ne veux-tu pas,⎟ voyageuse indolente, 6+6 y
Rêver sur mon épaule,⎟ en y posant ton front ? 6+6 e
325 Viens du paisible seuil⎟ de la maison roulante 6+6 y
Voir ceux qui sont passés⎟ et ceux qui passeront. 6+6 e
Tous les tableaux humains⎟ qu'un Esprit pur m'apporte 6+6 o
S'animeront pour toi⎟ quand, devant notre porte, 6+6 o
Les grands pays muets⎟ longuement s'étendront. 6+6 e
330 Nous marcherons ainsi,⎟ ne laissant que notre ombre 6+6 u
Sur cette terre ingrate⎟ où les morts ont passé ; 6+6 a
Nous nous parlerons d'eux⎟ à l'heure où tout est sombre, 6+6 u
Où tu te plais à suivre⎟ un chemin effacé, 6+6 a
À rêver, appuyée⎟ aux branches incertaines, 6+6 n
335 Pleurant, comme Diane⎟ au bord de ses fontaines, 6+6 n
Ton amour taciturne⎟ et toujours menacé. 6+6 a
※
mètre profil métrique : 6+6
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