Métrique en Ligne
P = préposition
C = clitique
M = voyelle masculine
F = "e" féminin
| = césure
HUG_3/HUG592
Victor HUGO
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
PREMIÈRE SÉRIE
1859
XII
DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
LES MERCENAIRES
Le Régiment du baron Madruce
(garde impériale suisse)
I
Lorsque le régiment⎟ des hallebardiers passe, 6+6 a
L'aigle à deux têtes, l'aigle⎟ à la griffe rapace, 6+6 a
L'aigle d'Autriche, dit :⎟
— Voilà le régiment 6+6 b
De mes hallebardiers⎟ qui va superbement. 6+6 b
5 Leurs plumets font venir⎟ les filles aux fenêtres ; 6+6 a
Ils marchent droits, tendant⎟ la pointe de leurs guêtres ; 6+6 a
Leur pas est si correct,⎟ sans tarder ni courir, 6+6 b
Qu'on croit voir des ciseaux⎟ se fermer et s'ouvrir. 6+6 b
Et la belle musique,⎟ ardente et militaire ! 6+6 a
10 Leur clairon fait sortir⎟ une rumeur de terre. 6+6 a
Tout cet éclat de rire⎟ orgueilleux et vainqueur 6+6 b
Que le soldat muet⎟ refoule dans son cœur, 6+6 b
Étouffé dans les rangs,⎟ s'échappe et se délivre 6+6 a
Sous le chapeau, chinois⎟ aux clochettes de cuivre ; 6+6 a
15 Le tambour roule avec⎟ un faste oriental, 6+6 b
Et vibre, tout tremblant⎟ de plaques de métal ; 6+6 b
Si bien qu'on croit entendre⎟ en sa voix claire et gaie 6+6 a
Sonner allègrement⎟ les sequins de la paie ; 6+6 a
La fanfare s'envole⎟ en bruyant falbala. 6+6 b
20 Quels bons autrichiens⎟ que ces étrangers-là ! 6+6 b
Gloire aux hallebardiers !⎟ Ils n'ont point de scrupule 6+6 a
Contre la populace⎟ et contre la crapule, 6+6 a
Corrigeant dans les gueux⎟ mal vêtus la fureur 6+6 b
De venir regarder⎟ de trop près l'empereur ; 6+6 b
25 Autour des archiducs⎟ leur pertuisane veille, 6+6 a
Et souvent d'une fête⎟ elle revient vermeille, 6+6 a
Ayant fait en passant⎟ quelques trous dans la chair 6+6 b
Du bas peuple en haillons⎟ qui trouve le pain cher ; 6+6 b
Ils ont un air fâché⎟ qui tient la foule en bride ; 6+6 a
30 Le grand soleil leur creuse⎟ aux sourcils une ride ; 6+6 a
Ce régiment est beau⎟ sous les armes, rêvant 6+6 b
A la terreur qui suit⎟ son drapeau dans le vent ; 6+6 b
Il a, comme un palais,⎟ ses tours et sa façade ; 6+6 a
Tous sont hardis et forts,⎟ du fifre à l'anspessade ; 6+6 a
35 Gloire aux hallebardiers⎟ splendides ! ces piquiers 6+6 b
Sont une rude pièce⎟ aux royaux échiquiers ; 6+6 b
On sent que ces gaillards⎟ sortent des avalanches 6+6 a
Qui des cols du Malpas⎟ roulent jusqu'à Sallanches ; 6+6 a
En guerre, au feu, ce sont⎟ des tigres pour l'élan ; 6+6 b
40 A Schoenbrunn, chacun d'eux⎟ a l'air d'un chambellan ; 6+6 b
Auprès de leur cocarde⎟ ils piquent une rose ; 6+6 a
Et tous, en même temps,⎟ graves, ont quelque chose 6+6 a
De froid, de sépulcral,⎟ d'altier, de solennel, 6+6 b
Le grand baron Madruce⎟ étant leur colonel ! 6+6 b
45 Leur hallebarde est longue⎟ et s'ajoute à leur taille ; 6+6 a
Quant ce dur régiment⎟ est dans une bataille, 6+6 a
— Lâchât-on contre lui⎟ les mamelouks du Nil, — 6+6 b
La meute des plus fiers⎟ escadrons, le chenil 6+6 b
Des bataillons les plus⎟ hideux, les plus épiques, 6+6 a
50 Regarde en reculant⎟ ce sanglier de piques. 6+6 a
Ils sont silencieux⎟ comme un nuage noir ; 6+6 b
Ils laissent seulement⎟ par instants entrevoir 6+6 b
Une lueur tragique⎟ aux multitudes viles ; 6+6 a
Parfois leur humeur change,⎟ ils entrent dans les villes, 6+6 a
55 Ivres et gais, frappant⎟ leurs marmites de fer, 6+6 b
Et font devant le seuil⎟ des maisons un bruit fier, 6+6 b
Heureux, vainqueurs, sanglants,⎟ chantant à pleine bouche 6+6 a
La noce de la joie⎟ et du sabre farouche ; 6+6 a
Ils ont nommé, tuant,⎟ mourant pour de l'argent, 6+6 b
60 Trépas leur capitaine,⎟ et Danger leur sergent ; 6+6 b
Ils traînent dans leurs rangs,⎟ avec gloire et furie, 6+6 a
Comme un trophée utile⎟ à mettre en batterie, 6+6 a
Six canons qu'a pleurés⎟ monsieur de Brandebourg. 6+6 b
Comme ils vous font japper⎟ cela contre un faubourg ! 6+6 b
65 Comme ils en ont craché⎟ naguère la volée 6+6 a
Sur Comorn, la Hongrie⎟ étant démuselée ! 6+6 a
Et comme ils ont troué⎟ de boulets le manteau 6+6 b
De Vérone, livrée⎟ au feu par Colato ! 6+6 b
Les déclarations⎟ de guerre les font rire ; 6+6 a
70 Ils signent ce qu'il plaît⎟ à l'empereur d'écrire, 6+6 a
Sous les puissants édits,⎟ sous les rescrits altiers, 6+6 b
Au bas des hauts décrets,⎟ ils mettent volontiers 6+6 b
Ce grand paraphe obscur⎟ qu'on nomme la mêlée ; 6+6 a
Leur bannière à longs plis,⎟ toute bariolée, 6+6 a
75 Est une glorieuse⎟ et fait claquer son fouet ; 6+6 b
Walstein, comme une foudre⎟ au poing, les secouait ; 6+6 b
Leur mode est d'envoyer⎟ la bombe en ambassade ; 6+6 a
Ils sont pour l'ennemi⎟ de mine si maussade 6+6 a
Que s'ils allaient un jour,⎟ sur la terre ou la mer, 6+6 b
80 Guerroyer quelque prince⎟ allié de l'enfer, 6+6 b
Rien qu'en apercevant⎟ leurs profils sous le feutre, 6+6 a
Satan se sentirait⎟ le goût de rester neutre. 6+6 a
Aussi, lourde est la solde⎟ et riche est le loyer. 6+6 b
Quand on veut des héros,⎟ il faut les bien payer. 6+6 b
85 On n'a point vu, depuis⎟ Boleslas Lèvre-Torte, 6+6 a
Une bande de gens⎟ de bataille plus forte 6+6 a
Et des alignements⎟ d'estafiers plus hagards ; 6+6 b
Max en fait cas, Tilly⎟ pour eux a des égards, 6+6 b
Fritz les aime ; en voyant⎟ ces moustaches féroces, 6+6 a
90 Les femmes de la cour⎟ ont peur dans leurs carrosses 6+6 a
Et disent : « Qu'ils sont beaux !⎟ » Leurs os sont de granit ; 6+6 b
L'électeur de Mayence⎟ en passant les bénit, 6+6 b
Et l'abbé de Fulda⎟ leur rit dans sa simarre ; 6+6 a
Leur habit est d'un drap⎟ cramoisi, que chamarre 6+6 a
95 Un galon triomphal,⎟ auguste, étincelant ; 6+6 b
Ils ont deux frocs de guerre,⎟ un jaune et l'autre blanc, 6+6 b
Sur le jaune, l'or brille⎟ et largement éclate ; 6+6 a
Quand ils portent le blanc⎟ sur la veste écarlate, 6+6 a
Car la pompe des cours⎟ aime ce train changeant, 6+6 b
100 On leur voit sur le corps⎟ ruisseler tant d'argent 6+6 b
Que ces fils des glaciers⎟ semblent couverts de givre. 6+6 a
Une troupe d'enfants⎟ s'extasie à les suivre. 6+6 a
Ils gardent à Schoenbrunn⎟ le secret corridor. 6+6 b
Sur l'épaule, en brocart⎟ brodé de pourpre et d'or, 6+6 b
105 Ils ont, quoique plus d'un⎟ soit hérétique en somme, 6+6 a
Le blason de l'empire⎟ et le blason de Rome ; 6+6 a
Mais leur cœur huguenot⎟ sans courroux le subit, 6+6 b
Et, quand l'âge ou la guerre⎟ ont usé leur habit 6+6 b
Et qu'il faut au Prater⎟ devant des rois paraître, 6+6 a
110 Chacun d'eux, devenu⎟ bon tailleur de bon reître, 6+6 a
S'accroupit, prend l'aiguille⎟ et remet en état 6+6 b
L'écusson orthodoxe⎟ à son dos apostat. 6+6 b
Ce sont de braves gens.⎟ Jamais ils ne vacillent. 6+6 a
En longs buissons mouvants⎟ leurs hallebardes brillent. 6+6 a
115 A Prague, à Parme, à Pesth,⎟ devant Mariendal, 6+6 b
Ils soutiennent le vaste⎟ empereur féodal ; 6+6 b
La révolte autour d'eux⎟ se brise, échoue et sombre ; 6+6 a
Ils ont le flamboiement,⎟ l'ordre et l'épaisseur sombre ; 6+6 a
Le vertige me prend⎟ moi-même dans les airs 6+6 b
120 En regardant marcher⎟ cette forêt d'éclairs. 6+6 b
II
Lorsque le régiment⎟ des hallebardiers passe, 6+6 a
L'aigle montagnard, l'aigle⎟ orageux de l'espace, 6+6 a
Qui parle au précipice⎟ et que le gouffre entend, 6+6 b
Et qui plane au-dessus⎟ des trônes, emportant 6+6 b
125 Dans le ciel son pays,⎟ la liberté, sa proie ; 6+6 a
Le sublime témoin⎟ du soleil qui flamboie, 6+6 a
L'aigle des Alpes, roi⎟ du pic et du hallier, 6+6 b
Dresse la tête au bruit⎟ de ce pas régulier, 6+6 b
Et crie, et jusqu'au ciel⎟ sa voix hautaine monte : 6+6 a
130 — O chute ! ignominie !⎟ inexprimable honte ! 6+6 a
Ces marcheurs alignés,⎟ ces êtres qui vont là 6+6 b
En pompe impériale,⎟ en housse de gala, 6+6 b
Ce sont de libres fils⎟ de ma libre montagne ! 6+6 a
Ah ! les bassets en laisse⎟ et les forçats au bagne 6+6 a
135 Sont grands, sont purs, sont fiers,⎟ sont beaux et glorieux 6+6 b
Près de ceux-ci, qui, nés⎟ dans les lieux sérieux 6+6 b
Où comme des roseaux⎟ les hauts mélèzes ploient, 6+6 a
Fils des rochers sacrés⎟ et terribles, emploient 6+6 a
La fermeté du pied⎟ dans les cols périlleux, 6+6 b
140 Le mystérieux sang⎟ des mères aux yeux bleus, 6+6 b
L'audace dont l'autan⎟ vous emplit les narines, 6+6 a
Le divin gonflement⎟ de l'air dans les poitrines, 6+6 a
La grâce des ravins⎟ couronnés de bouquets, 6+6 b
Et la force des monts,⎟ à se faire laquais ! 6+6 b
145 La contrée affranchie⎟ et joyeuse, matrice 6+6 a
De l'idée indomptable,⎟ âpre et libératrice, 6+6 a
La patrie au flanc rude,⎟ aux bons pics arrogants, 6+6 b
Qui portait les héros⎟ mêlés aux ouragans, 6+6 b
Douce, délivrant l'homme⎟ et délivrant la bête, 6+6 a
150 Sauvage, ayant le bruit⎟ des chutes d'eau pour fête 6+6 a
Et la sereine horreur⎟ des antres pour palais, 6+6 b
La terre qui nous montre⎟ au milieu des chalets 6+6 b
Le fier archer d'Altorf⎟ tenant son arbalète, 6+6 a
Et, titan, au-dessus⎟ du lac qui le reflète, 6+6 a
155 Enjambant les grands monts⎟ comme des escaliers, 6+6 b
La voilà maintenant⎟ nourrice de geôliers, 6+6 b
Et l'on voit pendre ensemble⎟ à ses sombres mamelles 6+6 a
La honte avec la gloire,⎟ ainsi que deux jumelles ! 6+6 a
L'aigle à deux fronts, marqué⎟ de son double soufflet 6+6 b
160 A cette heure à travers⎟ nos pâtres boit son lait ! 6+6 b
Quoi ! la trompe d'Uri⎟ sonnant de roche en roche, 6+6 a
La couronne de fer,⎟ qu'un montagnard décroche, 6+6 a
Les baillis jetés bas,⎟ le fôhn soufflant dix mois, 6+6 b
Ces pentes de granit⎟ où saute le chamois 6+6 b
165 Et qui firent glisser⎟ Charles le Téméraire, 6+6 a
Le mont Blanc qui ne dit⎟ qu'à l'Himalaya : Frère ! 6+6 a
Ces sommets, éclatants⎟ comme d'énormes lys ; 6+6 b
Quoi ! le Pilate, quoi !⎟ le Rigi, quoi ! Titlis, 6+6 b
Ce triangle hideux⎟ de géants noirs, qui cerne 6+6 a
170 Et qui garde le lac⎟ tragique de Lucerne ; 6+6 a
Quoi ! la vaste gaîté⎟ des nuages, des fleurs, 6+6 b
Des eaux, des ouragans⎟ puissants et querelleurs ; 6+6 b
Quoi ! l'honneur, quoi ! l'épieu⎟ de Sempach, la cognée 6+6 a
De Morat bondissant⎟ hors des bois indignée, 6+6 a
175 La faulx de Morgarten,⎟ la fourche de Granson ; 6+6 b
La rudesse du roc,⎟ la fierté du buisson ; 6+6 b
Ces cris, ces feux de paille⎟ allumés sur les faîtes ; 6+6 a
Quoi ! sur l'affreux faisceau⎟ des lances stupéfaites 6+6 a
L'immense éventrement⎟ de Winkelried joyeux ; 6+6 b
180 Quoi ! les filles d'Albis,⎟ anges aux chastes yeux 6+6 b
Les grandes mers de glace⎟ et leurs ondes muettes, 6+6 a
Les porches d'ombre où fuit⎟ le vol des gypaètes, 6+6 a
Quoi ! l'homme affranchi, quoi !⎟ ces serments, cette foi, 6+6 b
Le bâton paysan⎟ brisant le glaive roi, 6+6 b
185 Quoi ! dans l'altier sursaut⎟ de la vengeance austère, 6+6 a
Comme la vieille France⎟ a chassé l'Angleterre, 6+6 a
L'Helvétie en fureur⎟ chassant l'autrichien, 6+6 b
Et l'empereur, cet ours,⎟ et l'archiduc, ce chien, 6+6 b
T'ayant pour Jeanne d'Arc,⎟ ô Jungfrau formidable ; 6+6 a
190 Quoi ! toute cette histoire⎟ auguste, inabordable, 6+6 a
Escarpée, au front haut⎟ au chant libre, à l'œil clair, 6+6 b
Blanche comme la neige,⎟ âpre comme l'hiver, 6+6 b
Et du farouche vent⎟ des cimes enivrée, 6+6 a
Terre et cieux ! aboutit⎟ à la Suisse en livrée ? 6+6 a
195 Est-ce que le mont Blanc⎟ ne va pas se lever ? 6+6 b
Ah ! ceci va plus loin⎟ qu'on ne pourrait rêver ! 6+6 b
Plus loin qu'on ne pourrait⎟ calomnier ! Oui, certes, 6+6 a
L'indépendance errant⎟ dans nos gorges désertes, 6+6 a
Franche et vraie, et riant⎟ sous le ciel pluvieux, 6+6 b
200 A des ennemis ; certe⎟ elle a des envieux ; 6+6 b
Ces menteurs ont construit⎟ bien des choses contre elle ; 6+6 a
Chaque jour, leur amère⎟ et lugubre querelle 6+6 a
Imagine une boue⎟ à lui jeter au front, 6+6 b
Et cherche quelque forme⎟ horrible de l'affront ; 6+6 b
205 Ils ont contre sa vieille⎟ et vénérable gloire 6+6 a
Tout fait, tout publié,⎟ tout dit, tout semblé croire, 6+6 a
Ils ont tout supposé,⎟ tout vomi, tout bavé, 6+6 b
Mais cela, cependant,⎟ ils ne l'ont pas trouvé ; 6+6 b
Non, il n'en est pas un⎟ qui, dans sa rage, invente 6+6 a
210 La Liberté s'offrant⎟ aux rois comme servante ! 6+6 a
Qu'est-ce que nous allons⎟ devenir maintenant ? 6+6 b
Devant ce résultat⎟ lugubre et surprenant, 6+6 b
Qu'est-ce qu'on va penser⎟ de vous, chênes, mélèzes, 6+6 a
Lacs qui vous insurgez⎟ sous les rudes falaises, 6+6 a
215 Granits qui des géants⎟ semblez le dur talon ? 6+6 b
Qu'est-ce qu'on va penser⎟ de toi, fauve aquilon ? 6+6 b
Qu'est-ce qu'on va penser⎟ de votre miel, abeilles ? 6+6 a
Comme vous aurez honte,⎟ ô douces fleurs vermeilles, 6+6 a
Œillets, jasmins, d'avoir⎟ connu ces hommes-ci ! 6+6 b
220 Puisque l'opprobre riche⎟ est par vos cœurs choisi, 6+6 b
Puisque c'est vous qu'on voit⎟ vêtus de l'or des princes, 6+6 a
Superbement hideux⎟ et gardeurs de provinces, 6+6 a
Pâtres, soyez maudits.⎟ Oh ! vous étiez si beaux, 6+6 b
Honnêtes, en haillons,⎟ et libres, en sabots ! 6+6 b
225 Auriez-vous donc besoin⎟ de faste ? Est-ce la pompe 6+6 a
Des parades, des cours,⎟ des galas qui vous trompe ? 6+6 a
Mais alors, regardez.⎟ Est-ce que mes vallons 6+6 b
N'ont pas les torrents blancs⎟ d'écume pour galons ? 6+6 b
Mai brode à mes rochers⎟ la passementerie 6+6 a
230 Des perles de rosée⎟ et des fleurs de prairie ; 6+6 a
Mes vieux monts pour dorure⎟ ont le soleil levant ; 6+6 b
Et chacun d'eux brumeux,⎟ branle un panache au vent 6+6 b
D'où sort le roulement⎟ sinistre des tonnerres, 6+6 a
S'il vous faut, au milieu⎟ des forêts centenaires, 6+6 a
235 Une livrée, à vous⎟ les voisins du ciel bleu, 6+6 b
Pourquoi celle des rois,⎟ ayant celle de Dieu ? 6+6 b
Ah ! vous raccommodez⎟ vos habits ! vos aiguilles, 6+6 a
Sœurs des sabres vendus,⎟ indigneraient des filles ! 6+6 a
Ah ! vous raccommodez⎟ vos habits ! Venez voir, 6+6 b
240 Quand la saison commence⎟ à venter, à pleuvoir, 6+6 b
Comme l'altier Pelvoux,⎟ vieillard à tête blanche, 6+6 a
Sait, tout déguenillé⎟ de grêle et d'avalanche, 6+6 a
Mettre à ses cieux troués⎟ une pièce d'azur, 6+6 b
Et, croisant les genoux⎟ dans quelque gouffre obscur, 6+6 b
245 Tranquille, se servir⎟ de l'éclair pour recoudre 6+6 a
Sa robe de nuée⎟ et son manteau de foudre ! 6+6 a
Sur la terre où tout jette⎟ un miasme empoisonneur, 6+6 b
Où même cet instinct⎟ qu'on appelle l'honneur 6+6 b
De pente en pente au fond⎟ de la bassesse glisse, 6+6 a
250 Il n'est qu'un peuple libre,⎟ un montagnard, la Suisse ; 6+6 a
Tous les autres, ramant⎟ l'ombre des deux côtés, 6+6 b
Sont les galériens⎟ des blêmes royautés ; 6+6 b
Or, les rois ont eu l'art⎟ de mettre en équilibre 6+6 a
Les pauvres peuples serfs⎟ avec le peuple libre, 6+6 a
255 Et font garder, afin⎟ que l'ordre soit complet, 6+6 b
Les esclaves, forçats,⎟ par le libre, valet. 6+6 b
Et dire que la Suisse⎟ eut jadis l'envergure 6+6 a
D'un peuple qui se lève⎟ et qui se transfigure ! 6+6 a
O vils marchands d'eux-même !⎟ immonde abaissement ! 6+6 b
260 Leur enfance a reçu⎟ ce haut enseignement 6+6 b
Qu'un peuple s'affranchit,⎟ c'est-à-dire se crée, 6+6 a
Par la révolte sainte⎟ et l'émeute sacrée, 6+6 a
Qu'il faut rompre ses fers,⎟ vaincre, et que le lion, 6+6 b
Superbe, pour crinière⎟ a la rébellion. 6+6 b
265 C'est leur dogme. A cette heure,⎟ ils ont dans leur service 6+6 a
De punir dans autrui⎟ leur vertu comme un vice ; 6+6 a
Ils le font. Les voici⎟ prêtant main-forte aux rois 6+6 b
Contre un Sempach lombard,⎟ contre un Morat hongrois ! 6+6 b
Si bien que, maintenant,⎟ c'est fini. Nous en sommes 6+6 a
270 A cette indignité⎟ qu'en tout pays les hommes 6+6 a
Entendent l'Helvétie,⎟ en des coins ténébreux, 6+6 b
Chuchoter, proposant⎟ à leurs maîtres contre eux 6+6 b
Ses archers, d'autant plus⎟ lâches qu'ils sont plus braves, 6+6 a
Fille publique auprès⎟ des nations esclaves ; 6+6 a
275 Et que le despotisme,⎟ habile à tout plier, 6+6 b
Met au monde un carcan,⎟ à la Suisse un collier ! 6+6 b
Donc, César vous admet⎟ dans ses royaux repaires ; 6+6 a
César daigne oublier⎟ que vous avez pour pères 6+6 a
Tous nos vieux héros, purs⎟ comme le firmament ; 6+6 b
280 Même un peu de pardon⎟ se mêle à son paiement ; 6+6 b
L'iniquité, le dol,⎟ le mal, la tyrannie, 6+6 a
Vous font grâce, et riant,⎟ vous laissent l'ironie 6+6 a
De leur porte à défendre,⎟ et d'un tambour honteux 6+6 b
Et d'un clairon abject⎟ à sonner devant eux ! 6+6 b
285 Hélas ! n'eût-on pas cru⎟ ces monts invulnérables ? 6+6 a
Oh ! comme nous voilà⎟ fourvoyés, misérables ! 6+6 a
D'où venez-vous ? de Pesth.⎟ Et qu'avez-vous fait là ? 6+6 b
L'aigle à deux fronts, sur qui⎟ Guillaume Tell souffla, 6+6 b
Suivait vos bataillons⎟ de son regard oblique ; 6+6 a
290 Trois ans d'atrocité⎟ sur la place publique, 6+6 a
Trois ans de coups de hache⎟ et de barres de fer, 6+6 b
Les billots, les bûchers,⎟ les fourches, tout l'enfer, 6+6 b
Les supplices hurlant⎟ dans la brume hagarde, 6+6 a
C'est là ce que l'Autriche⎟ a mis sous votre garde. 6+6 a
295 Devant vous, on tuait⎟ le juste et l'innocent, 6+6 b
Les coudes des bourreaux⎟ étaient rouges de sang, 6+6 b
Les glaives s'ébréchaient⎟ sur les nuques, la corde 6+6 a
Coupait d'un hoquet noir⎟ le cri : Miséricorde ! 6+6 a
On prodiguait au bois⎟ en feu plus de vivants 6+6 b
300 Qu'il n'en pouvait brûler,⎟ même aidé par les vents ; 6+6 b
On mêlait le héros⎟ dans la flamme à l'apôtre, 6+6 a
L'un n'était pas fini⎟ que l'on commençait l'autre ; 6+6 a
Les têtes des plus saints⎟ et des plus vénérés 6+6 b
Pourrissaient au soleil⎟ au bout des pieux ferrés ; 6+6 b
305 On marquait d'un fer chaud⎟ le sein fumant des femmes, 6+6 a
On rouait des vieillards,⎟ et vous êtes infâmes. 6+6 a
Voilà ce que je dis,⎟ moi, l'aigle pour de bon. 6+6 b
Le fourbe Gaïnas⎟ et le louche Bourbon 6+6 b
N'ont trahi que des rois⎟ dans leur noirceur profonde, 6+6 a
310 Mais vous, vous trahissez⎟ la liberté du monde ; 6+6 a
Votre fanfare sort⎟ du charnier, vos tambours 6+6 b
Sont pleins du cri des morts⎟ dénonçant les Habsbourgs ; 6+6 b
Et, lorsque vous croyez⎟ chanter dans la trompette, 6+6 a
Ce chant joyeux, la tombe⎟ en sanglot le répète. 6+6 a
315 Forçant Mantoue, à Pesth⎟ aidant le coutelas, 6+6 b
Buquoy, Mozellani,⎟ Londorone, Galas, 6+6 b
Sont vos chefs ; vous avez,⎟ reîtres, fait une espèce 6+6 a
De hauts faits et d'exploits⎟ dont la fange est épaisse ; 6+6 a
A Bergame, à Paris,⎟ à Crème, à Guastalla, 6+6 b
320 Vous témoins, vous présents,⎟ vous mettant le holà, 6+6 b
A la sainte Italie⎟ on lisait sa sentence ; 6+6 a
On promenait de rue⎟ en rue une potence, 6+6 a
Et vous, vous escortiez⎟ la charrette ; et ceci 6+6 b
Ne vous quittera plus,⎟ et sans fin ni merci 6+6 b
325 Ce souvenir vous suit,⎟ étant de la nuit noire ; 6+6 a
O malheureux ! vos noms⎟ traverseront l'histoire 6+6 a
A jamais balafrés⎟ par l'ombre qui tombait 6+6 b
Sur vos drapeaux des bras⎟ difformes du gibet. 6+6 b
Deuil sans fond ! c'est l'honneur⎟ de leur pays qu'ils tuent ; 6+6 a
330 En se prostituant,⎟ c'est moi qu'ils prostituent ; 6+6 a
Nos vieux pins ont fourni⎟ leurs piques, dont l'acier 6+6 b
Apporte dans l'égout⎟ le reflet du glacier ; 6+6 b
Ils traînent avec eux⎟ la Suisse, quoi qu'on dise, 6+6 a
Et les pâles aïeux⎟ sont dans leur bâtardise ; 6+6 a
335 Nos héros sont mêlés⎟ à leurs rangs, nos grands noms 6+6 b
Sont de leurs lâchetés⎟ parents et compagnons, 6+6 b
De sorte que, dans l'ombre⎟ où César supplicie 6+6 a
Le Salzbourg, la Hongrie⎟ aux fers, la Dalmatie, 6+6 a
Quand Fritz jette au bûcher⎟ le Tyrol prisonnier, 6+6 b
340 Quand Jean lie au poteau⎟ l'Alsace, quand Reynier 6+6 b
Bat de verges Crémone⎟ échevelée et nue, 6+6 a
Quand Rodolphe après Jean⎟ et Reynier continue, 6+6 a
Quand Mathias livre Ancône⎟ au sabre du hulan, 6+6 b
Quand Albrecht Dent-de-fer⎟ exécute Milan, 6+6 b
345 Autour des nations⎟ qui râlent sur la claie, 6+6 a
Fürst, et Guillaume Tell,⎟ et Melchthal font la haie ! 6+6 a
Est-ce qu'ils oseront⎟ rentrer sur nos hauteurs, 6+6 b
Ces anciens laboureurs⎟ et ces anciens pasteurs 6+6 b
Que l'Autriche aujourd'hui⎟ caserne dans ses bouges ? 6+6 a
350 Est-ce qu'ils reviendront⎟ avec leurs habits rouges, 6+6 a
Portant sur leur front morne⎟ et dans leur œil fatal 6+6 b
La domesticité⎟ monstrueuse du mal ? 6+6 b
S'ils osent revenir,⎟ si, pour faveur dernière, 6+6 a
L'Autriche leur permet⎟ d'emporter sa bannière, 6+6 a
355 S'ils rentrent dans nos monts⎟ avec cet étendard 6+6 b
Dont l'ombre fait d'un homme⎟ et d'un pâtre un soudard, 6+6 b
Oh ! quelle auge de porcs,⎟ quelle cuve de fange, 6+6 a
Quelle étable inouïe,⎟ épouvantable, étrange, 6+6 a
Femmes, essuierez-vous⎟ avec ce drapeau-là ? 6+6 b
360 Jamais dans plus de nuit⎟ un peuple ne croula. 6+6 b
Désespoir ! désespoir⎟ de voir les Alpes sombres, 6+6 a
Honteuses, projeter⎟ leurs gigantesques ombres 6+6 a
Jusque dans l'antichambre⎟ infâme des tyrans ! 6+6 b
Cieux profonds, purs azurs⎟ sacrés et fulgurants, 6+6 b
365 Laissez-moi m'en aller⎟ dans vos gouffres sublimes ! 6+6 a
Que je perde de vue,⎟ au fond des clairs abîmes, 6+6 a
La terre, et l'homme, acteur⎟ féroce ou vil témoin ! 6+6 b
O sombre immensité,⎟ laisse-moi fuir si loin 6+6 b
Que je voie, à travers⎟ tes prodigieux voiles, 6+6 a
370 Décroître le soleil⎟ et grandir les étoiles ! — 6+6 a
Aigle, ne t'en va pas ;⎟ reste aux Alpes uni, 6+6 b
*
Et reprends confiance,⎟ au seuil de l'infini, 6+6 b
Aigle, dans la candeur⎟ des neiges éternelles ; 6+6 a
Ne t'en va pas ; et laisse⎟ en tes glauques prunelles 6+6 a
375 Les foudres apaisés⎟ redevenir rayons ; 6+6 b
Penchons-nous, moins amers,⎟ sur ce que nous voyons ; 6+6 b
La faute est sur le temps⎟ et n'est pas sur les hommes. 6+6 a
Un flamboiement sinistre⎟ emporte les Sodomes, 6+6 a
Tout est dit. Mais la Suisse⎟ au-dessus de l'affront 6+6 b
380 Gardera l'auréole⎟ altière de son front ; 6+6 b
Car c'est la roche avec⎟ de la bonté pétrie, 6+6 a
C'est la grande montagne⎟ et la grande patrie, 6+6 a
C'est la terre sereine⎟ assise près du ciel ; 6+6 b
C'est elle qui, gardant⎟ pour les pâtres le miel, 6+6 b
385 Fit connaître l'abeille⎟ aux rois par les piqûres ; 6+6 a
C'est elle qui, parmi⎟ les nations obscures, 6+6 a
La première alluma⎟ sa lampe dans la nuit ; 6+6 b
Le cri de délivrance⎟ est fait avec son bruit ; 6+6 b
Le mot Liberté semble⎟ une voix naturelle 6+6 a
390 De ses prés sous l'azur,⎟ de ses lacs sous la grêle, 6+6 a
Et tout dans ses monts, l'air,⎟ la terre, l'eau, le feu, 6+6 b
Le dit avec l'accent⎟ dont le prononce Dieu ! 6+6 b
Au-dessus des palais⎟ de tous les rois ensemble, 6+6 a
La pauvre vieille Suisse,⎟ où le rameau seul tremble, 6+6 a
395 Tranquille, élèvera⎟ toujours sur l'horizon 6+6 b
Les pignons effrayants⎟ de sa haute maison. 6+6 b
Rien ne ternit ces pics⎟ que la tempête lave, 6+6 a
Volcans de neige ayant⎟ la lumière pour lave, 6+6 a
Qui versent sur l'Europe⎟ un long ruissellement 6+6 b
400 De courage, de foi,⎟ d'honneur, de dévouement, 6+6 b
Et semblent sur la terre⎟ une chaîne d'exemples ; 6+6 a
Toujours ces monts auront⎟ des figures de temples. 6+6 a
Qu'est-ce qu'un peu de fange⎟ humaine jaillissant 6+6 b
Vers ces sublimités⎟ d'où la clarté descend ? 6+6 b
405 Ces pics sont la ruine⎟ énorme des vieux âges 6+6 a
Où les hommes vivaient⎟ bons, aimants, simples, sages ; 6+6 a
Débris du chaste éden⎟ par la paix habité, 6+6 b
Ils sont beaux ; de l'aurore⎟ et de la vérité 6+6 b
Ils sont la colossale⎟ et splendide masure ; 6+6 a
410 Où tombe le flocon⎟ que fait l'éclaboussure ? 6+6 a
Qu'importe un jour de deuil⎟ quand, sous l'œil éternel, 6+6 b
Ce que noircit la terre⎟ est blanchi par le ciel ? 6+6 b
L'homme s'est vendu. Soit.⎟ A-t-on dans le louage 6+6 a
Compris le lac, le bois,⎟ la ronce, le nuage ? 6+6 a
415 La nature revient,⎟ germe, fleurit, dissout, 6+6 b
Féconde, croît, décroît,⎟ rit, passe, efface tout. 6+6 b
La Suisse est toujours là,⎟ libre. Prend-on au piège 6+6 a
Le précipice, l'ombre⎟ et la bise et la neige ? 6+6 a
Signe-t-on des marchés⎟ dans lesquels il soit dit 6+6 b
420 Que l'Ortheler s'enrôle⎟ et devient un bandit ? 6+6 b
Quel poing cyclopéen,⎟ dites, ô roches noires, 6+6 a
Pourra briser la dent⎟ de Morcle en vos mâchoires ? 6+6 a
Quel assembleur de bœufs⎟ pourra former un joug 6+6 b
Qui du pic de Glaris⎟ aille au piton de Zoug ? 6+6 b
425 C'est naturellement⎟ que les monts sont fidèles 6+6 a
Et purs, ayant la forme⎟ âpre des citadelles, 6+6 a
Ayant reçu de Dieu⎟ des créneaux où le soir, 6+6 b
L'homme peut, d'embrasure⎟ en embrasure, voir 6+6 b
Étinceler le fer⎟ de lance des étoiles. 6+6 a
430 Est-il une araignée,⎟ aigle, qui dans ses toiles 6+6 a
Puisse prendre la trombe⎟ et la rafale et toi ? 6+6 b
Quel chef recrutera⎟ le Salèze ? à quel roi 6+6 b
Le Mythen dira-t-il :⎟ Sire, je vais descendre ? 6+6 a
Qu'après avoir dompté⎟ l'Athos, quelque Alexandre, 6+6 a
435 Sorte de héros monstre⎟ aux cornes de taureau, 6+6 b
Aille donc relever⎟ sa robe à la Jungfrau ! 6+6 b
Comme la vierge, ayant⎟ l'ouragan sur l'épaule, 6+6 a
Crachera l'avalanche⎟ à la face du drôle ! 6+6 a
Aigle, ne maudis pas,⎟ au nom des clairs torrents, 6+6 b
440 Les tristes hommes, fous,⎟ aveugles, ignorants. 6+6 b
Puis, est-ce pour jamais⎟ qu'on embauche les hommes ? 6+6 a
Non, non. Les Alpes sont⎟ plus fortes que les Romes ; 6+6 a
Le pays tire à lui⎟ l'humble pâtre pleurant ; 6+6 b
Et si César l'a pris,⎟ le mont Blanc le reprend. 6+6 b
445 Non, rien n'est mort ici.⎟ Tout grandit, et s'en vante. 6+6 a
L'Helvétie est sacrée,⎟ et la Suisse est vivante ; 6+6 a
Ces monts sont des héros⎟ et des religieux ; 6+6 b
Cette nappe de neige⎟ aux plis prodigieux 6+6 b
D'où jaillit, lorsqu'en mai⎟ la tiède brise ondoie, 6+6 a
450 Toute une floraison⎟ folle d'air et de joie, 6+6 a
Et d'où sortent des lacs⎟ et des flots murmurants, 6+6 b
N'est le linceul de rien,⎟ excepté des tyrans. 6+6 b
Gloire aux monts ! leur front brille⎟ et la nuit se dissipe ; 6+6 a
C'est plus que le matin⎟ qui luit ; c'est un principe ! 6+6 a
455 Ces mystérieux jours⎟ blanchissant les hauteurs, 6+6 b
Qu'on prend pour des rayons,⎟ sont des libérateurs ; 6+6 b
Toujours aux fiers sommets⎟ ces aubes sont données 6+6 a
Aux Alpes Stauffacher,⎟ Pélage aux Pyrénées ! 6+6 a
La Suisse dans l'histoire⎟ aura le dernier mot 6+6 b
460 Puisqu'elle est deux fois grande,⎟ étant pauvre, et là-haut ; 6+6 b
Puisqu'elle a sa montagne⎟ et qu'elle a sa cabane. 6+6 a
La houlette de Schwitz⎟ qu'une vierge enrubanne, 6+6 a
Fière, et, quand il le faut,⎟ se hérissant de clous, 6+6 b
Chasse les rois ainsi⎟ qu'elle chasse les loups. 6+6 b
465 Gloire au chaste pays⎟ que le Léman arrose ! 6+6 a
A l'ombre de Melchthal,⎟ à l'ombre du mont Rose, 6+6 a
La Suisse trait sa vache⎟ et vit paisiblement. 6+6 b
Sa blanche liberté⎟ s'adosse au firmament. 6+6 b
Le soleil, quand il vient⎟ dorer une chaumière, 6+6 a
470 Fait que le toit de paille⎟ est un toit de lumière ; 6+6 a
Telle est la Suisse, ayant⎟ l'honneur dans ses prés verts, 6+6 b
Et de son indigence⎟ éclairant l'univers. 6+6 b
Tant que les nations⎟ garderont leurs frontières, 6+6 a
La Suisse éclatera⎟ parmi les plus altières ; 6+6 a
475 Quand les peuples riront⎟ et s'embrasseront tous, 6+6 b
La Suisse sera douce⎟ au milieu des plus doux. 6+6 b
Suisse ! à l'heure où l'Europe⎟ enfin marchera seule, 6+6 a
Tu verras accourir⎟ vers toi, sévère aïeule, 6+6 a
La jeune Humanité⎟ sous son chapeau de fleurs ; 6+6 b
480 Tes hommes bons seront⎟ chers aux hommes meilleurs ; 6+6 b
Les fléaux disparus,⎟ faux dieu, faux roi, faux prêtre, 6+6 a
Laisseront le front blanc⎟ de la paix apparaître ; 6+6 a
Et les peuples viendront⎟ en foule te bénir, 6+6 b
Quand la guerre mourra,⎟ quand, devant l'avenir, 6+6 b
485 On verra, dans l'horreur⎟ des tourbillons funèbres, 6+6 a
Se hâter pêle-mêle⎟ au milieu des ténèbres, 6+6 a
Comme d'affreux oiseaux⎟ heurtant leurs ailerons, 6+6 b
Une fuite effrénée⎟ et noire de clairons ! 6+6 b
En attendant, la Suisse⎟ a dit au monde : Espère ! 6+6 a
490 Elle a de la vieille hydre⎟ effrayé le repaire ; 6+6 a
Ce qu'elle a fait jadis⎟ pour les siècles est fait ; 6+6 b
La façon dont la Suisse⎟ à Sempach triomphait 6+6 b
Reste la grande audace⎟ et la grande manière 6+6 a
D'attaquer une bête⎟ au fond de sa tanière. 6+6 a
495 Tous ses nuages, blancs⎟ ou noirs, sont des drapeaux. 6+6 b
L'exemple, c'est le fait⎟ dans sa gloire, au repos, 6+6 b
Qui charge lentement⎟ les cœurs et recommence ; 6+6 a
Melchthal, grave et penché⎟ sur le monde, ensemence. 6+6 a
Un jour, à Bâle, Albrecht,⎟ l'empereur triomphant, 6+6 b
500 Vit une jeune mère⎟ auprès d'un jeune enfant ; 6+6 b
La mère était charmante ;⎟ elle semblait encore, 6+6 a
Comme l'enfant, sortie⎟ à peine de l'aurore ; 6+6 a
L'empereur écouta⎟ de près leurs doux ébats, 6+6 b
Et la mère disait⎟ à son enfant tout bas : 6+6 b
505 « Fils, quand tu seras grand,⎟ meurs pour la bonne cause. » 6+6 a
Oh ! rien ne flétrira⎟ cette feuille de rose ! 6+6 a
Toujours le despotisme⎟ en sentira le pli ; 6+6 b
Toujours les mains prêtant⎟ le serment de Grutli 6+6 b
Apparaîtront en rêve⎟ au peuple en léthargie ; 6+6 a
510 Toujours les oppresseurs⎟ auront, dans leur orgie, 6+6 a
Sur la lividité⎟ de leur face l'effroi 6+6 b
Du tocsin qu'Unterwald⎟ cache dans son beffroi, 6+6 b
Tant que les nations⎟ au joug seront nouées, 6+6 a
Tant que l'aigle à deux becs⎟ sera dans les nuées, 6+6 a
515 Tant que dans le brouillard⎟ des montagnes l'éclair 6+6 b
Ébauchera le spectre⎟ insolent de Gessler, 6+6 b
On verra Tell songer⎟ dans quelque coin terrible. 6+6 a
Et les iniquités,⎟ la violence horrible, 6+6 a
La fraude, le pouvoir⎟ du vainqueur meurtrier, 6+6 b
520 Cibles noires, craindront⎟ cet arbalétrier. 6+6 b
Assis à leur souper,⎟ car c'est leur crépuscule, 6+6 a
Et le jour qui pour nous⎟ monte, pour eux recule, 6+6 a
Les satrapes seront⎟ éblouissants à voir, 6+6 b
Raillant la conscience,⎟ insultant le devoir, 6+6 b
525 Mangeant dans les plats d'or⎟ et les coupes d'opales, 6+6 a
Joyeux ; mais par instant⎟ ils deviendront tout pâles, 6+6 a
Feront taire l'orchestre,⎟ et, la sueur au front, 6+6 b
Penchés, se parlant bas,⎟ tremblants, regarderont 6+6 b
S'il n'est pas quelque part,⎟ là, derrière la table, 6+6 a
530 Calme, et serrant l'écrou⎟ de son arc redoutable. 6+6 a
Pourtant il se pourra⎟ qu'à de certains moments, 6+6 b
Dans les satiétés⎟ et les enivrements, 6+6 b
Ils se disent : « Les yeux⎟ n'ont plus rien de sévère ; 6+6 a
Guillaume Tell est mort.⎟ » Ils rempliront leur verre, 6+6 a
535 Et le monde comme eux⎟ oubliera. Tout à coup, 6+6 b
A travers les fléaux⎟ et les crimes debout, 6+6 b
Et l'ombre, et l'esclavage,⎟ et les hontes sans nombre, 6+6 a
On entendra siffler⎟ la grande flèche sombre. 6+6 a
Oui, c'est là la foi sainte,⎟ et, quand nous étouffons, 6+6 b
540 Dieu nous fait respirer⎟ par ces pensers profonds. 6+6 b
Au-dessus des tyrans⎟ l'histoire est abondante 6+6 a
En spectres que du doigt⎟ Tacite montre à Dante ; 6+6 a
Tous ces fantômes sont⎟ la liberté planant, 6+6 b
Et toujours prête à dire⎟ aux hommes : Maintenant ! 6+6 b
545 Et, depuis Padrona⎟ Kalil aux jambes nues 6+6 a
Jusqu'à Franklin ôtant⎟ le tonnerre des nues, 6+6 a
Depuis Léonidas⎟ jusqu'à Kosciuszko, 6+6 b
Le cri des uns du cri⎟ des autres est l'écho. 6+6 b
Oui, sur vos actions,⎟ de tant de deuil mêlées, 6+6 a
550 Multipliez les plis⎟ des pourpres étoilées, 6+6 a
Ayez pour vous l'oracle,⎟ et Delphe avec Endor, 6+6 b
Maîtres ; riez le front⎟ coiffé du laurier d'or, 6+6 b
Au pied de la fortune⎟ infâme et colossale ; 6+6 a
Tout à coup Botzaris⎟ entrera dans la salle, 6+6 a
555 Byron se dressera,⎟ le poète héros, 6+6 b
Tzavellas, indigné⎟ du succès des bourreaux, 6+6 b
Soufflettera le groupe⎟ effaré des victoires ; 6+6 a
Et l'on verra surgir⎟ au-dessus de vos gloires 6+6 a
L'effrayant avoyer⎟ Gundoldingen, cassant 6+6 b
560 Sur César le sapin⎟ des Alpes teint de sang ! 6+6 b
mètre profil métrique : 6+6
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