Métrique en Ligne
P = préposition
C = clitique
M = voyelle masculine
F = "e" féminin
| = césure
HUG_3/HUG587
Victor HUGO
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
PREMIÈRE SÉRIE
1859
VII
L'ITALIE — RATBERT
La Confiance du marquis Fabrice
I
ISORA DE FINAL — FABRICE D'ALBENGA
Tout au bord de la mer⎟ de Gênes, sur un mont 6+6 a
Qui jadis vit passer⎟ les francs de Pharamond, 6+6 a
Un enfant, un aïeul,⎟ seuls dans la citadelle 6+6 b
De Final sur qui veille⎟ une garde fidèle, 6+6 b
5 Vivent bien entourés⎟ de murs et de ravins ; 6+6 a
Et l'enfant a cinq ans⎟ et l'aïeul quatre-vingts. 6+6 a
L'enfant est Isora⎟ de Final, héritière 6+6 b
Du fief dont Witikind⎟ a tracé la frontière ; 6+6 b
L'orpheline n'a plus⎟ près d'elle que l'aïeul. 6+6 a
10 L'abandon sur Final⎟ a jeté son linceul ; 6+6 a
L'herbe, dont par endroits⎟ les dalles sont couvertes, 6+6 b
Aux fentes des pavés⎟ fait des fenêtres vertes 6+6 b
Sur la route oubliée⎟ on n'entend plus un pas ; 6+6 a
Car le père et la mère,⎟ hélas ! ne s'en vont pas 6+6 a
15 Sans que la vie autour⎟ des enfants s'assombrisse. 6+6 b
L'aïeul est le marquis⎟ d'Albenga, ce Fabrice 6+6 b
Qui fut bon ; cher au pâtre,⎟ aimé du laboureur ; 6+6 a
Il fut, pour guerroyer⎟ le pape ou l'empereur, 6+6 a
Commandeur de la mer⎟ et général des villes ; 6+6 b
20 Gênes le fit abbé⎟ du peuple, et, des mains viles 6+6 b
Ayant livré l'état⎟ aux rois, il combattit. 6+6 a
Tout homme auprès de lui⎟ jadis semblait petit ; 6+6 a
L'antique Sparte était⎟ sur son visage empreinte ; 6+6 b
La loyauté mettait⎟ sa cordiale étreinte 6+6 b
25 Dans la main de cet homme⎟ à bien faire obstiné. 6+6 a
Comme il était bâtard⎟ d'Othon, dit le Non-Né 6+6 a
Parce qu'on le tira,⎟ vers l'an douze cent trente, 6+6 b
Du ventre de sa mère⎟ Honorate expirante, 6+6 b
Les rois faisaient dédain⎟ de ce fils belliqueux ; 6+6 a
30 Fabrice s'en vengeait⎟ en étant plus grand qu'eux. 6+6 a
A vingt ans, il était⎟ blond et beau ; ce jeune homme 6+6 b
Avait l'air d'un tribun⎟ militaire de Rome ; 6+6 b
Comme pour exprimer⎟ les détours du destin 6+6 a
Dont le héros triomphe,⎟ un graveur florentin 6+6 a
35 Avait sur son écu⎟ sculpté le labyrinthe ; 6+6 b
Les femmes l'admiraient,⎟ se montrant avec crainte 6+6 b
La tête de lion⎟ qu'il avait dans le dos. 6+6 a
Il a vu les plus fiers,⎟ Requesens et Chandos, 6+6 a
Et Robert, avoué⎟ d'Arras, sieur de Béthune, 6+6 b
40 Fuir devant son épée⎟ et devant sa fortune ; 6+6 b
Les princes pâlissaient⎟ de l'entendre gronder ; 6+6 a
Un jour, il a forcé⎟ le pape à demander 6+6 a
Une fuite rapide⎟ aux galères de Gênes ; 6+6 b
C'était un grand briseur⎟ de lances et de chaînes, 6+6 b
45 Guerroyant volontiers,⎟ mais surtout délivrant ; 6+6 a
Il a par tous été⎟ proclamé le plus grand 6+6 a
D'un siècle fort auquel⎟ succède un siècle traître ; 6+6 b
Il a toujours frémi⎟ quand des bouches de prêtre 6+6 b
Dans les sombres clairons⎟ de la guerre ont soufflé ; 6+6 a
50 Et souvent de saint Pierre⎟ il a tordu la clé 6+6 a
Dans la vieille serrure⎟ horrible de l'église. 6+6 b
Sa bannière cherchait⎟ la bourrasque et la bise ; 6+6 b
Plus d'un monstre a grincé⎟ des dents sous son talon, 6+6 a
Son bras se raidissait⎟ chaque fois qu'un félon 6+6 a
55 Déformait quelque état⎟ populaire en royaume. 6+6 b
Allant, venant dans l'ombre⎟ ainsi qu'un grand fantôme, 6+6 b
Fier, levant dans la nuit⎟ son cimier flamboyant, 6+6 a
Homme auguste au dedans,⎟ ferme au dehors, ayant 6+6 a
En lui toute la gloire⎟ et toute la patrie, 6+6 b
60 Belle âme invulnérable⎟ et cependant meurtrie, 6+6 b
Sauvant les lois, gardant⎟ les murs, vengeant les droits, 6+6 a
Et sonnant dans la nuit⎟ sous tous les coups des rois, 6+6 a
Cinquante ans, ce soldat,⎟ dont la tête enfin plie, 6+6 b
Fut l'armure de fer⎟ de la vieille Italie, 6+6 b
65 Et ce noir siècle, à qui⎟ tout rayon semble ôté, 6+6 a
Garde quelque lueur⎟ encor de son côté. 6+6 a
II
LE DÉFAUT DE CUIRASSE
Maintenant il est vieux ;⎟ son donjon, c'est son cloître ; 6+6 b
Il tombe, et, déclinant,⎟ sent dans son âme croître 6+6 b
La confiance honnête⎟ et calme des grands cœurs ; 6+6 a
70 Le brave ne croit pas⎟ au lâche, les vainqueurs 6+6 a
Sont forts, et le héros⎟ est ignorant du fourbe. 6+6 b
Ce qu'osent les tyrans,⎟ ce qu'accepte la tourbe, 6+6 b
Il ne le sait ; il est⎟ hors de ce siècle vil ; 6+6 a
N'en étant vu qu'à peine,⎟ à peine le voit-il ; 6+6 a
75 N'ayant jamais de ruse,⎟ il n'eut jamais de crainte ; 6+6 b
Son défaut fut toujours⎟ la crédulité sainte, 6+6 b
Et, quand il fut vaincu,⎟ ce fut par loyauté ; 6+6 a
Plus de péril lui fait⎟ plus de sécurité. 6+6 a
Comme dans un exil⎟ il vit seul dans sa gloire, 6+6 b
80 Oublié ; l'ancien peuple⎟ a gardé sa mémoire, 6+6 b
Mais le nouveau le perd⎟ dans l'ombre, et ce vieillard, 6+6 a
Qui fut astre, s'éteint⎟ dans un morne brouillard. 6+6 a
Dans sa brume, où les feux⎟ du couchant se dispersent, 6+6 b
Il a cette mer vaste⎟ et ce grand ciel qui versent 6+6 b
85 Sur le bonheur la joie⎟ et sur le deuil l'ennui. 6+6 a
Tout est derrière lui⎟ maintenant ; tout a fui ; 6+6 a
L'ombre d'un siècle entier⎟ devant ses pas s'allonge ; 6+6 b
Il semble des yeux suivre⎟ on ne sait quel grand songe ; 6+6 b
Parfois, il marche et va⎟ sans entendre et sans voir. 6+6 a
90 Vieillir, sombre déclin !⎟ l'homme est triste le soir ; 6+6 a
Il sent l'accablement⎟ de l'œuvre finissante. 6+6 b
On dirait par instants⎟ que son âme s'absente, 6+6 b
Et va savoir là-haut⎟ s'il est temps de partir. 6+6 a
Il n'a pas un remords⎟ et pas un repentir ; 6+6 a
95 Après quatre-vingts ans⎟ son âme est toute blanche ; 6+6 b
Parfois, à ce soldat⎟ qui s'accoude et se penche, 6+6 b
Quelque vieux mur, croulant⎟ lui-même, offre un appui ; 6+6 a
Grave, il pense, et tous ceux⎟ qui sont auprès de lui 6+6 a
L'aiment ; il faut aimer⎟ pour jeter sa racine 6+6 b
100 Dans un isolement⎟ et dans une ruine ; 6+6 b
Et la feuille de lierre⎟ a la forme d'un cœur. 6+6 a
III
AÏEUL MATERNEL
Ce vieillard, c'est un chêne⎟ adorant une fleur ; 6+6 a
A présent un enfant⎟ est toute sa famille. 6+6 b
Il la regarde, il rêve ;⎟ il dit : « C'est une fille, 6+6 b
105 Tant mieux ! » étant aïeul⎟ du côté maternel. 6+6 a
La vie en ce donjon⎟ a le pas solennel ; 6+6 a
L'heure passe et revient⎟ ramenant l'habitude. 6+6 b
Ignorant le soupçon,⎟ la peur, l'inquiétude, 6+6 b
Tous les matins, il boucle⎟ à ses flancs refroidis 6+6 a
110 Son épée, aujourd'hui⎟ rouillée, et qui jadis 6+6 a
Avait la pesanteur⎟ de la chose publique ; 6+6 b
Quand parfois du fourreau,⎟ vénérable relique, 6+6 b
Il arrache la lame⎟ illustre avec effort, 6+6 a
Calme, il y croit toujours⎟ sentir peser le sort. 6+6 a
115 Tout homme ici-bas porte⎟ en sa main une chose, 6+6 b
Où, du bien et du mal,⎟ de l'effet, de la cause, 6+6 b
Du genre humain, de Dieu,⎟ du gouffre, il sent le poids ; 6+6 a
Le juge au front morose⎟ a son livre des lois, 6+6 a
Le roi son sceptre d'or,⎟ le fossoyeur sa pelle. 6+6 b
120 Tous les soirs il conduit⎟ l'enfant à la chapelle ; 6+6 b
L'enfant prie, et regarde⎟ avec ses yeux si beaux, 6+6 a
Gaie, et questionnant⎟ l'aïeul sur les tombeaux ; 6+6 a
Et Fabrice a dans l'œil⎟ une humide étincelle. 6+6 b
La main qui tremble aidant⎟ la marche qui chancelle, 6+6 b
125 Ils vont sous les portails⎟ et le long des piliers 6+6 a
Peuplés de séraphins⎟ mêlés aux chevaliers ; 6+6 a
Chaque statue, émue⎟ à leur pas doux et sombre, 6+6 b
Vibre, et toutes ont l'air⎟ de saluer dans l'ombre, 6+6 b
Les héros le vieillard,⎟ et les anges l'enfant. 6+6 a
130 Parfois Isoretta,⎟ que sa grâce défend, 6+6 a
S'échappe dès l'aurore⎟ et s'en va jouer seule 6+6 b
Dans quelque grande tour⎟ qui lui semble une aïeule 6+6 b
Et qui mêle, croulante⎟ au milieu des buissons, 6+6 a
La légende romane⎟ aux souvenirs saxons. 6+6 a
135 Pauvre être qui contient⎟ toute une fière race, 6+6 b
Elle trouble, en passant,⎟ le bouc, vieillard vorace 6+6 b
Dans les fentes des murs⎟ broutant le câprier ; 6+6 a
Pendant que derrière elle⎟ on voit l'aïeul prier, 6+6 a
— Car il ne tarde pas⎟ à venir la rejoindre, 6+6 b
140 Et cherche son enfant⎟ dès qu'il voit l'aube poindre, — 6+6 b
Elle court, va, revient,⎟ met sa robe en haillons, 6+6 a
Erre de tombe en tombe⎟ et suit des papillons, 6+6 a
Ou s'assied, l'air pensif,⎟ sur quelque âpre architrave ; 6+6 b
Et la tour semble heureuse⎟ et l'enfant paraît grave ; 6+6 b
145 La ruine et l'enfance⎟ ont de secrets accords, 6+6 a
Car le temps sombre y met⎟ ce qui reste des morts. 6+6 a
IV
UN SEUL HOMME SAIT OÙ EST CACHÉ LE TRÉSOR
Dans ce siècle où tout peuple⎟ a son chef qui le broie, 6+6 b
Parmi les rois vautours⎟ et les princes de proie, 6+6 b
Certe, on n'en trouverait⎟ pas un qui méprisât 6+6 a
150 Final, donjon splendide⎟ et riche marquisat ; 6+6 a
Tous les ans, les alleux,⎟ les rentes, les censives, 6+6 b
Surchargent vingt mulets⎟ de sacoches massives ; 6+6 b
La grande tour surveille,⎟ au milieu du ciel bleu, 6+6 a
Le sud, le nord, l'ouest⎟ et l'est, et saint Mathieu, 6+6 a
155 Saint Marc, saint Luc, saint Jean,⎟ les quatre évangélistes, 6+6 b
Sont sculptés et dorés⎟ sur les quatre balistes ; 6+6 b
La montagne a pour garde,⎟ en outre, deux châteaux, 6+6 a
Soldats de pierre ayant⎟ du fer sous leurs manteaux. 6+6 a
Le trésor, quand du coffre⎟ on détache les boucles, 6+6 b
160 Semble à qui l'entrevoit⎟ un rêve d'escarboucles ; 6+6 b
Ce trésor est muré⎟ dans un caveau discret 6+6 a
Dont le marquis régnant⎟ garde seul le secret, 6+6 a
Et qui fut autrefois⎟ le puits d'une sachette ; 6+6 b
Fabrice maintenant⎟ connaît seul la cachette ; 6+6 b
165 Le fils de Witikind⎟ vieilli dans les combats, 6+6 a
Othon, scella jadis⎟ dans les chambres d'en bas 6+6 a
Vingt caissons dont le fer⎟ verrouille les façades, 6+6 b
Et qu'Anselme plus tard⎟ fit remplir de cruzades, 6+6 b
Pour que dans l'avenir⎟ jamais on n'en manquât ; 6+6 a
170 Le casque du marquis⎟ est en or de ducat ; 6+6 a
On a sculpté deux rois⎟ persans, Narse et Tigrane, 6+6 b
Dans la visière aux trous⎟ grillés de filigrane, 6+6 b
Et sur le haut cimier,⎟ taillé d'un seul onyx, 6+6 a
Un brasier de rubis⎟ brûle l'oiseau Phénix ; 6+6 a
175 Et le seul diamant⎟ du sceptre pèse une once. 6+6 b
V
LE CORBEAU
Un matin, les portiers⎟ sonnent du cor. Un nonce 6+6 b
Se présente ; il apporte,⎟ assisté d'un coureur, 6+6 a
Une lettre du roi⎟ qu'on nomme l'empereur ; 6+6 a
Ratbert écrit qu'avant⎟ de partir pour Tarente 6+6 b
180 Il viendra visiter⎟ Isora, sa parente, 6+6 b
Pour lui baiser le front⎟ et pour lui faire honneur. 6+6 a
Le nonce, s'inclinant,⎟ dit au marquis : — Seigneur, 6+6 a
Sa majesté ne fait⎟ de visites qu'aux reines. 6+6 b
Au message émané⎟ de ses mains très sereines 6+6 b
185 L'empereur joint un don⎟ splendide et triomphant ; 6+6 a
C'est un grand chariot⎟ plein de jouets d'enfant ; 6+6 a
Isora bat des mains⎟ avec des cris de joie. 6+6 b
Le nonce, retournant⎟ vers celui qui l'envoie, 6+6 b
Prend congé de l'enfant,⎟ et, comme procureur 6+6 a
190 Du très victorieux⎟ et très noble empereur, 6+6 a
Fait le salut qu'on fait⎟ aux têtes souveraines. 6+6 b
— Qu'il soit le bienvenu !⎟ Bas le pont ! bas les chaînes ! 6+6 b
Dit le marquis ; sonnez⎟ la trompe et l'olifant ! — 6+6 a
Et, fier de voir qu'on traite⎟ en reine son enfant, 6+6 a
195 La joie a rayonné⎟ sur sa face loyale. 6+6 b
Or, comme il relisait⎟ la lettre impériale, 6+6 b
Un corbeau qui passait⎟ fit de l'ombre dessus. 6+6 a
— Les oiseaux noirs guidaient⎟ judas cherchant Jésus ; 6+6 a
Sire, vois ce corbeau,⎟ dit une sentinelle. 6+6 b
200 Et, regardant l'oiseau⎟ planer sur la tournelle : 6+6 b
— Bah ! dit l'aïeul, j'étais⎟ pas plus haut que cela, 6+6 a
Compagnon, que déjà⎟ ce corbeau que voilà, 6+6 a
Dans la plus fière tour⎟ de toute la contrée 6+6 b
Avait bâti son nid,⎟ dont on voyait l'entrée ; 6+6 b
205 Je le connais ; le soir,⎟ volant dans la vapeur, 6+6 a
Il criait ; tous tremblaient ;⎟ mais, loin d'en avoir peur, 6+6 a
Moi petit, je l'aimais ;⎟ ce corbeau centenaire 6+6 b
Étant un vieux voisin⎟ de l'astre et du tonnerre. 6+6 b
VI
LE PÈRE ET LA MÈRE
Les marquis de Final⎟ ont leur royal tombeau 6+6 a
210 Dans une cave où luit,⎟ jour et nuit, un flambeau ; 6+6 a
Le soir, l'homme qui met⎟ de l'huile dans les lampes 6+6 b
A son heure ordinaire⎟ en descendit les rampes ; 6+6 b
Là, mangé par les vers⎟ dans l'ombre de la mort, 6+6 a
Chaque marquis auprès⎟ de sa marquise dort, 6+6 a
215 Sans voir cette clarté⎟ qu'un vieil esclave apporte. 6+6 b
A l'endroit même où pend⎟ la lampe, sous la porte, 6+6 b
Était le monument⎟ des deux derniers défunts ; 6+6 a
Pour raviver la flamme⎟ et brûler des parfums, 6+6 a
Le serf s'en approcha ;⎟ sur la funèbre table, 6+6 b
220 Sculpté très ressemblant,⎟ le couple lamentable 6+6 b
Dont Isora, sa dame,⎟ était l'unique enfant, 6+6 a
Apparaissait ; tous deux,⎟ dans cet air étouffant, 6+6 a
Silencieux, couchés⎟ côte à côte, statues 6+6 b
Aux mains jointes, d'habits⎟ seigneuriaux vêtues, 6+6 b
225 L'homme avec son lion,⎟ la femme avec son chien. 6+6 a
Il vit que le flambeau⎟ nocturne brûlait bien ; 6+6 a
Puis, courbé, regarda,⎟ des pleurs dans la paupière, 6+6 b
Ce père de granit,⎟ cette mère de pierre ; 6+6 b
Alors il recula,⎟ pâle ; car il crut voir 6+6 a
230 Que ces deux fronts, tournés⎟ vers la voûte au fond noir, 6+6 a
S'étaient subitement⎟ assombris sur leur couche, 6+6 b
Elle ayant l'air plus triste⎟ et lui l'air plus farouche. 6+6 b
VII
JOIE AU CHÂTEAU
Une file de longs⎟ et pesants chariots 6+6 a
Qui précède ou qui suit⎟ les camps impériaux, 6+6 a
235 Marche là-bas avec⎟ des éclats de trompette 6+6 b
Et des cris que l'écho⎟ des montagnes répète ; 6+6 b
Un gros de lances brille⎟ à l'horizon lointain. 6+6 a
La cloche du Final⎟ tinte, et c'est ce matin 6+6 a
Que, du noble empereur⎟ on attend la visite. 6+6 b
240 On arrache des tours⎟ la ronce parasite ; 6+6 b
On blanchit à la chaux⎟ en hâte les grands murs ; 6+6 a
On range dans la cour⎟ des plateaux de fruits mûrs ; 6+6 a
Des grenades venant⎟ des vieux monts Alpujarres, 6+6 b
Le vin dans les barils⎟ et l'huile dans les jarres ; 6+6 b
245 L'herbe et la sauge en fleur⎟ jonchent tout l'escalier ; 6+6 a
Dans la cuisine un feu⎟ rôtit un sanglier ; 6+6 a
On voit fumer les peaux⎟ des bêtes qu'on écorche ; 6+6 b
Et tout rit ; et l'on a⎟ tendu sous le grand porche 6+6 b
Une tapisserie⎟ où Blanche d'Est jadis 6+6 a
250 A brodé trois héros,⎟ Macchabée, Amadis, 6+6 a
Achille, et le fanal⎟ de Rhode, et le quadrige 6+6 b
D'Aétius, vainqueur⎟ du peuple latobrige, 6+6 b
Et, dans trois médaillons⎟ marqués d'un chiffre en or, 6+6 a
Trois poètes, Platon,⎟ Plaute et Scaeva Memor. 6+6 a
255 Ce tapis autrefois⎟ ornait la grande chambre ; 6+6 b
Au dire des vieillards,⎟ l'effrayant roi sicambre, 6+6 b
Witikind, l'avait fait⎟ clouer en cet endroit, 6+6 a
De peur que dans leur lit⎟ ses enfants n'eussent froid. 6+6 a
VIII
LA TOILETTE D'ISORA
Cris, chansons ; et voilà⎟ ces vieilles tours vivantes. 6+6 b
260 La chambre d'Isora⎟ se remplit de servantes ; 6+6 b
Pour faire un digne accueil⎟ au roi d'Arle, on revêt 6+6 a
L'enfant de ses habits⎟ de fête ; à son chevet, 6+6 a
L'aïeul, dans un fauteuil⎟ d'orme incrusté d'érable, 6+6 b
S'assied, songeant aux jours⎟ passés, et, vénérable, 6+6 b
265 Il contemple Isora,⎟ front joyeux, cheveux d'or, 6+6 a
Comme les chérubins⎟ peints dans le corridor, 6+6 a
Regard d'enfant Jésus⎟ que porte la madone, 6+6 b
Joue ignorante où dort⎟ le seul baiser qui donne 6+6 b
Aux lèvres la fraîcheur,⎟ tous les autres étant 6+6 a
270 Des flammes, même, hélas !⎟ quand le cœur est content. 6+6 a
Isore est sur le lit⎟ assise, jambes nues ; 6+6 b
Son œil bleu rêve avec⎟ des lueurs ingénues ; 6+6 b
L'aïeul rit, doux reflet⎟ de l'aube sur le soir ! 6+6 a
Et le sein de l'enfant,⎟ demi-nu, laisse voir 6+6 a
275 Ce bouton rose, germe⎟ auguste des mamelles ; 6+6 b
Et ses beaux petits bras⎟ ont des mouvements d'ailes. 6+6 b
Le vétéran lui prend⎟ les mains, les réchauffant ; 6+6 a
Et, dans tout ce qu'il dit⎟ aux femmes, à l'enfant, 6+6 a
Sans ordre, en en laissant⎟ deviner davantage, 6+6 b
280 Espèce de murmure⎟ enfantin du grand âge, 6+6 b
Il semble qu'on entend⎟ parler toutes les voix 6+6 a
De la vie, heur, malheur,⎟ à présent, autrefois, 6+6 a
Deuil, espoir, souvenir,⎟ rire et pleurs, joie et peine ; 6+6 b
Ainsi tous les oiseaux⎟ chantent dans le grand chêne. 6+6 b
285 — Fais-toi belle ; un seigneur⎟ va venir ; il est bon ; 6+6 a
C'est l'empereur ; un roi,⎟ ce n'est pas un barbon 6+6 a
Comme nous ; il est jeune ;⎟ il est roi d'Arle, en France ; 6+6 b
Vois-tu, tu lui feras⎟ ta belle révérence, 6+6 b
Et tu n'oublieras pas⎟ de dire : monseigneur. 6+6 a
290 Vois tous les beaux cadeaux⎟ qu'il nous fait ! Quel bonheur ! 6+6 a
Tous nos bons paysans⎟ viendront, parce qu'on t'aime ; 6+6 b
Et tu leur jetteras⎟ des sequins d'or, toi-même, 6+6 b
De façon que cela⎟ tombe dans leur bonnet. 6+6 a
Et le marquis, parlant⎟ aux femmes, leur prenait 6+6 a
Les vêtements des mains.⎟
295 — Laissez, que je l'habille ! 6+6 b
Oh ! quand sa mère était⎟ toute petite fille, 6+6 b
Et que j'étais déjà⎟ barbe grise, elle avait 6+6 a
Coutume de venir⎟ dès l'aube à mon chevet ; 6+6 a
Parfois, elle voulait⎟ m'attacher mon épée, 6+6 b
300 Et, de la dureté⎟ d'une boucle occupée, 6+6 b
Ou se piquant les doigts⎟ aux clous du ceinturon, 6+6 a
Elle riait. C'était⎟ le temps où mon clairon 6+6 a
Sonnait superbement⎟ à travers l'Italie. 6+6 b
Ma fille est maintenant⎟ sous terre, et nous oublie. 6+6 b
305 D'où vient qu'elle a quitté⎟ sa tâche, ô dure loi ! 6+6 a
Et qu'elle dort déjà⎟ quand je veille encor, moi ? 6+6 a
La fille qui grandit⎟ sans la mère, chancelle. 6+6 b
Oh ! c'est triste, et je hais⎟ la mort. Pourquoi prend-elle 6+6 b
Cette jeune épousée⎟ et non mes pas tremblants ? 6+6 a
310 Pourquoi ces cheveux noirs⎟ et non mes cheveux blancs ? 6+6 a
Et, pleurant, il offrait⎟ à l'enfant des dragées. 6+6 b
— Les choses ne sont pas⎟ ainsi bien arrangées ; 6+6 b
Celui qui fait le choix⎟ se trompe ; il serait mieux 6+6 a
Que l'enfant eût la mère⎟ et la tombe le vieux. 6+6 a
315 Mais de la mère au moins⎟ il sied qu'on se souvienne ; 6+6 b
Et, puisqu'elle a ma place,⎟ hélas ! je prends la sienne. 6+6 b
« Vois donc le beau soleil⎟ et les fleurs dans les prés ! 6+6 a
C'est par un jour pareil,⎟ les grecs étant rentrés 6+6 a
Dans Smyrne, le plus grand⎟ de leurs ports maritimes, 6+6 b
320 Que, le bailli de Rhode⎟ et moi, nous les battîmes. 6+6 b
Mais regarde-moi donc⎟ tous ces beaux jouets-là ! 6+6 a
Vois ce reître, on dirait⎟ un archer d'Attila. 6+6 a
Mais c'est qu'il est vêtu⎟ de soie et non de serge ! 6+6 b
Et le chapeau d'argent⎟ de cette sainte Vierge ! 6+6 b
325 Et ce bonhomme en or !⎟ Ce n'est pas très hideux. 6+6 a
Mais comme nous allons⎟ jouer demain tous deux ! 6+6 a
Si ta mère était là,⎟ qu'elle serait contente ! 6+6 b
Ah ! quand on est enfant,⎟ ce qui plaît, ce qui tente, 6+6 b
C'est un hochet qui sonne⎟ un moment dans la main, 6+6 a
330 Peu de chose le soir⎟ et rien le lendemain ; 6+6 a
Plus tard, on a le goût⎟ des soldats véritables, 6+6 b
Des palefrois battant⎟ du pied dans les étables, 6+6 b
Des drapeaux, des buccins⎟ jetant de longs éclats, 6+6 a
Des camps, et c'est toujours⎟ la même chose, hélas ! 6+6 a
335 Sinon qu'alors on a⎟ du sang à ses chimères. 6+6 b
Tout est vain. C'est égal,⎟ je plains les pauvres mères 6+6 b
Qui laissent leurs enfants⎟ derrière elles ainsi. — 6+6 a
Ainsi parlait l'aïeul,⎟ l'œil de pleurs obscurci, 6+6 a
Souriant cependant,⎟ car telle est l'ombre humaine. 6+6 b
340 Tout à l'ajustement⎟ de son ange de reine, 6+6 b
Il habillait l'enfant,⎟ et, tandis qu'à genoux 6+6 a
Les servantes chaussaient⎟ ces pieds charmants et doux 6+6 a
Et, les parfumant d'ambre,⎟ en lavaient la poussière, 6+6 b
Il nouait gauchement⎟ la petite brassière, 6+6 b
345 Ayant plus d'habitude⎟ aux chemises d'acier. 6+6 a
IX
JOIE HORS DU CHÂTEAU
Le soir vient, le soleil⎟ descend dans son brasier ; 6+6 a
Et voilà qu'au penchant⎟ des mers, sur les collines, 6+6 b
Partout, l'es milans roux,⎟ les chouettes félines, 6+6 b
L'autour glouton, l'orfraie⎟ horrible dont l'œil luit 6+6 a
350 Avec du sang le jour,⎟ qui devient feu la nuit, 6+6 a
Tous les tristes oiseaux⎟ mangeurs de chair humaine, 6+6 b
Fils de ces vieux vautours⎟ nés de l'aigle romaine 6+6 b
Que la louve d'airain⎟ aux cirques appela, 6+6 a
Qui suivaient Marius⎟ et connaissaient Sylla, 6+6 a
355 S'assemblent ; et les uns,⎟ laissant un crâne chauve, 6+6 b
Les autres, aux gibets⎟ essuyant leur bec fauve, 6+6 b
D'autres, d'un mât rompu⎟ quittant les noirs agrès, 6+6 a
D'autres, prenant leur vol⎟ du mur des lazarets, 6+6 a
Tous, joyeux et criant,⎟ en tumulte et sans nombre, 6+6 b
360 Ils se montrent Final,⎟ la grande cime sombre 6+6 b
Qu'Othon, fils d'Aleram⎟ le Saxon, crénela, 6+6 a
Et se disent entre eux :⎟ Un empereur est là ! 6+6 a
X
SUITE DE LA JOIE
Cloche ; acclamations ;⎟ gémissements ; fanfares ; 6+6 b
Feux de joie ; et les tours⎟ semblent toutes des phares, 6+6 b
365 Tant on a, pour fêter⎟ ce jour grand à jamais, 6+6 a
De brasiers frissonnants⎟ encombré leurs sommets. 6+6 a
La table colossale⎟ en plein air est dressée. 6+6 b
Ce qu'on a sous les yeux⎟ répugne à la pensée 6+6 b
Et fait peur ; c'est la joie⎟ effrayante du mal ; 6+6 a
370 C'est plus que le démon,⎟ c'est moins que l'animal ; 6+6 a
C'est la cour du donjon⎟ tout entière rougie 6+6 b
D'une prodigieuse⎟ et ténébreuse orgie ; 6+6 b
C'est Final, mais Final⎟ vaincu, tombé, flétri ; 6+6 a
C'est un chant dans lequel⎟ semble se tordre un cri ; 6+6 a
375 Un gouffre où les lueurs⎟ de l'enfer sont voisines 6+6 b
Du rayonnement calme⎟ et joyeux des cuisines ; 6+6 b
Le triomphe de l'ombre,⎟ obscène, effronté, cru ; 6+6 a
Le souper de Satan⎟ dans un rêve apparu. 6+6 a
A l'angle de la cour,⎟ ainsi qu'un témoin sombre, 6+6 b
380 Un squelette de tour,⎟ formidable décombre, 6+6 b
Sur son faîte vermeil⎟ d'où s'enfuit le corbeau, 6+6 a
Dresse et secoue aux vents,⎟ brûlant comme un flambeau, 6+6 a
Tout le branchage et tout⎟ le feuillage d'un orme ; 6+6 b
Valet géant portant⎟ un chandelier énorme. 6+6 b
385 Le drapeau de l'empire,⎟ arboré sur ce bruit, 6+6 a
Gonfle son aigle immense⎟ au souffle de la nuit. 6+6 a
Tout un cortège étrange⎟ est là : femmes et prêtres ; 6+6 b
Prélats parmi les ducs,⎟ moines parmi les reîtres ; 6+6 b
Les crosses et les croix⎟ d'évêques, au milieu 6+6 a
390 Des piques et des dards,⎟ mêlent aux meurtres Dieu, 6+6 a
Les mitres figurant⎟ de plus gros fers de lance. 6+6 b
Un tourbillon d'horreur,⎟ de nuit, de violence, 6+6 b
Semble emplir tous ces cœurs ;⎟ que disent-ils entre eux, 6+6 a
Ces hommes ? En voyant⎟ ces convives affreux, 6+6 a
395 On doute si l'aspect⎟ humain est véritable ; 6+6 b
Un sein charmant se dresse⎟ au-dessus de la table, 6+6 b
On redoute au-dessous⎟ quelque corps tortueux ; 6+6 a
C'est un de ces banquets⎟ du monde monstrueux 6+6 a
Qui règne et vit depuis⎟ les Héliogabales ; 6+6 b
400 Le luth lascif s'accouple⎟ aux féroces cymbales ; 6+6 b
Le cynique baiser⎟ cherche à se prodiguer ; 6+6 a
Il semble qu'on pourrait⎟ à peine distinguer 6+6 a
De ces hommes les loups,⎟ les chiennes de ces femmes ; 6+6 b
A travers l'ombre, on voit⎟ toutes les soifs infâmes, 6+6 b
405 Le désir, l'instinct vil,⎟ l'ivresse aux cris hagards, 6+6 a
Flamboyer dans l'étoile⎟ horrible des regards. 6+6 a
Quelque chose de rouge⎟ entre les dalles fume ; 6+6 b
Mais, si tiède que soit⎟ cette douteuse écume, 6+6 b
Assez de barils sont⎟ éventrés et crevés 6+6 a
410 Pour que ce soit du vin⎟ qui court sur les pavés. 6+6 a
Est-ce une vaste noce ?⎟ est-ce un deuil morne et triste ? 6+6 b
On ne sait pas à quel⎟ dénoûment on assiste, 6+6 b
Si c'est quelque affreux monde⎟ à la terre étranger, 6+6 a
Si l'on voit des vivants⎟ ou des larves manger, 6+6 a
415 Et si ce qui dans l'ombre⎟ indistincte surnage 6+6 b
Est la fin d'un festin⎟ ou la fin d'un carnage. 6+6 b
Par moments, le tambour,⎟ le cistre, le clairon, 6+6 a
Font ces rages de bruit⎟ qui rendaient fou Néron. 6+6 a
Ce tumulte rugit,⎟ chante, boit, mange, râle, 6+6 b
420 Sur un trône est assis⎟ Ratbert, content et pâle. 6+6 b
C'est, parmi le butin,⎟ les chants, les arcs de fleurs, 6+6 a
Dans un antre de rois⎟ un Louvre de voleurs. 6+6 a
Presque nue au milieu⎟ des montagnes de roses, 6+6 b
Comme des déités⎟ dans les apothéoses, 6+6 b
425 Altière, recevant⎟ vaguement les saluts, 6+6 a
Marquant avec ses doigts⎟ la mesure des luths, 6+6 a
Ayant dans le gala⎟ les langueurs de l'alcôve, 6+6 b
Près du maître sourit⎟ Matha, la blonde fauve ; 6+6 b
Et sous la table, heureux,⎟ du genou la pressant, 6+6 a
430 Le roi cherche son pied⎟ dans les mares de sang. 6+6 a
Les grands brasiers, ouvrant⎟ leur gouffre d'étincelles, 6+6 b
Font resplendir les ors⎟ d'un chaos de vaisselles ; 6+6 b
On ébrèche aux moutons,⎟ aux lièvres montagnards, 6+6 a
Aux faisans, les couteaux⎟ tout à l'heure poignards ; 6+6 a
435 Sixte Malaspina,⎟ derrière le roi, songe ; 6+6 b
Toute lèvre se rue⎟ à l'ivresse et s'y plonge ; 6+6 b
On achève un mourant⎟ en perçant un tonneau ; 6+6 a
L'œil croit, parmi les os⎟ de chevreuil et d'agneau, 6+6 a
Aux tremblantes clartés⎟ que les flambeaux prolongent, 6+6 b
440 Voir des profils humains⎟ dans ce que les chiens rongent ; 6+6 b
Des chanteurs grecs, portant⎟ des images d'étain 6+6 a
Sur leurs chapes, selon⎟ l'usage byzantin, 6+6 a
Chantent Ratbert, césar,⎟ roi, vainqueur, dieu, génie ; 6+6 b
On entend sous les bancs⎟ des soupirs d'agonie ; 6+6 b
445 Une odeur de tuerie⎟ et de cadavres frais 6+6 a
Se mêle au vague encens⎟ brûlant dans les coffret ; 6+6 a
Et les boîtes d'argent⎟ sur des trépieds de nacre ; 6+6 b
Les pages, les valets,⎟ encor chauds du massacre, 6+6 b
Servent dans le banquet⎟ leur empereur ravi 6+6 a
450 Et sombre, après l'avoir⎟ dans le meurtre servi ; 6+6 a
Sur le bord des plats d'or⎟ on voit des mains sanglantes ; 6+6 b
Ratbert s'accoude avec⎟ des poses indolentes ; 6+6 b
Au-dessus du festin,⎟ dans le ciel blanc du soir, 6+6 a
De partout, des hanaps,⎟ du buffet, du dressoir, 6+6 a
455 Des plateaux où les paons⎟ ouvrent leurs larges queues, 6+6 b
Des écuelles où brûle⎟ un philtre aux lueurs bleues, 6+6 b
Des verres, d'hypocras⎟ et de vin écumants, 6+6 a
Des bouches des buveurs,⎟ des bouches des amants, 6+6 a
S'élève une vapeur⎟ gaie, ardente, enflammée, 6+6 b
460 Et les âmes des morts⎟ sont dans cette fumée. 6+6 b
XI
TOUTES LES FAIMS SATISFAITES
C'est que les noirs oiseaux⎟ de l'ombre ont eu raison, 6+6 a
C'est que l'orfraie a bien⎟ flairé la trahison, 6+6 a
C'est qu'un fourbe a surpris⎟ le vaillant sans défense, 6+6 b
C'est qu'on vient d'écraser⎟ la vieillesse et l'enfance. 6+6 b
465 En vain quelques soldats⎟ fidèles ont voulu 6+6 a
Résister, à l'abri⎟ d'un créneau vermoulu ; 6+6 a
Tous sont morts ; et de sang⎟ les dalles sont trempées, 6+6 b
Et la hache, l'estoc,⎟ les masses, les épées 6+6 b
N'ont fait grâce à pas un,⎟ sur l'ordre que donna 6+6 a
470 Le roi d'Arle au prévôt⎟ Sixte Malaspina. 6+6 a
Et, quant aux plus mutins,⎟ c'est ainsi que les nomme 6+6 b
L'aventurier royal⎟ fait empereur par Rome, 6+6 b
Trente sur les crochets⎟ et douze sur le pal 6+6 a
Expirent au-dessus⎟ du porche principal. 6+6 a
475 Tandis qu'en joyeux chants⎟ les vainqueurs se répandent, 6+6 b
Auprès de ces poteaux⎟ et de ces croix où pendent 6+6 b
Ceux que Malaspina⎟ vient de supplicier, 6+6 a
Corbeaux, hiboux, milans,⎟ tout l'essaim carnassier, 6+6 a
Venus des monts, des bois,⎟ des cavernes, des havres, 6+6 b
480 S'abattent par volée,⎟ et font sur les cadavres 6+6 b
Un banquet, moins hideux⎟ que celui d'à côté. 6+6 a
Ah ! le vautour est triste⎟ à voir, en vérité, 6+6 a
Déchiquetant sa proie⎟ et planant ; on s'effraie 6+6 b
Du cri de la fauvette⎟ aux griffes de l'orfraie ; 6+6 b
485 L'épervier est affreux⎟ rongeant des os brisés 6+6 a
Pourtant, par l'ombre immense⎟ on les sent excusés, 6+6 a
L'impénétrable faim⎟ est la loi de la terre, 6+6 b
Et le ciel, qui connaît⎟ la grande énigme austère, 6+6 b
La nuit, qui sert de fond⎟ au guet mystérieux 6+6 a
490 Du hibou promenant⎟ la rondeur de ses yeux 6+6 a
Ainsi qu'à l'araignée⎟ ouvrant ses pâles toiles, 6+6 b
Met à ce festin sombre⎟ une nappe d'étoiles ; 6+6 b
Mais l'être intelligent,⎟ le fils d'Adam, l'élu 6+6 a
Qui doit trouver le bien⎟ après l'avoir voulu, 6+6 a
495 L'homme exterminant l'homme⎟ et riant, épouvante, 6+6 b
Même au fond de la nuit,⎟ l'immensité vivante, 6+6 b
Et, que le ciel soit noir⎟ ou que le ciel soit bleu, 6+6 a
Caïn tuant Abel⎟ est la stupeur de Dieu. 6+6 a
XII
QUE C'EST FABRICE QUI EST UN TRAÎTRE
Un homme qu'un piquet⎟ de lansquenets escorte, 6+6 b
500 Qui tient une bannière⎟ inclinée, et qui porte 6+6 b
Une jacque de vair⎟ taillée en éventail, 6+6 a
Un héraut, fait ce cri⎟ devant le grand portail : 6+6 a
« Au nom de l'empereur⎟ clément et plein de gloire, 6+6 b
— Dieu le protège ! — peuple !⎟ il est pour tous notoire 6+6 b
505 Que le traître marquis⎟ Fabrice d'Albenga 6+6 a
Jadis avec les gens⎟ des villes se ligua, 6+6 a
Et qu'il a maintes fois⎟ guerroyé le saint-siège ; 6+6 b
C'est pourquoi l'empereur⎟ très clément, — Dieu protège 6+6 b
L'empereur ! — le citant⎟ à son haut tribunal, 6+6 a
510 A pris possession⎟ de l'état de Final. » 6+6 a
L'homme ajoute, dressant⎟ sa bannière penchée : 6+6 b
— Qui me contredira,⎟ soit sa tête tranchée, 6+6 b
Et ses biens confisqués⎟ à l'empereur. J'ai dit. 6+6 a
XIII
SILENCE
Tout à coup on se tait ;⎟ ce silence grandit, 6+6 a
515 Et l'on dirait qu'au choc⎟ brusque d'un vent qui tombe 6+6 b
Cet enfer a repris⎟ sa figure de tombe ; 6+6 b
Ce pandémonium,⎟ ivre d'ombre et d'orgueil, 6+6 a
S'éteint ; c'est qu'un vieillard⎟ a paru sur le seuil ; 6+6 a
Un prisonnier, un juge,⎟ un fantôme ; l'ancêtre ! 6+6 b
C'est Fabrice.
520 On l'amène⎟ à la merci du maître. 6+6 b
Ses blêmes cheveux blancs⎟ couronnent sa pâleur ; 6+6 a
Il a les bras liés⎟ au dos comme un voleur ; 6+6 a
Et, pareil au milan⎟ qui suit des yeux sa proie, 6+6 b
Derrière le captif⎟ marche, sans qu'il le voie, 6+6 b
525 Un homme qui tient haute⎟ une épée à deux mains. 6+6 a
Matha, fixant sur lui⎟ ses beaux yeux inhumains, 6+6 a
Rit sans savoir pourquoi,⎟ rire étant son caprice. 6+6 b
Dix valets de la lance⎟ environnent Fabrice. 6+6 b
Le roi dit : — Le trésor⎟ est caché dans un lieu 6+6 a
530 Qu'ici tu connais seul,⎟ et je jure par Dieu 6+6 a
Que, si tu dis l'endroit,⎟ marquis, ta vie est sauve. 6+6 b
Fabrice lentement⎟ lève sa tête chauve 6+6 b
Et se tait.
Le roi dit :⎟ Es-tu sourd, compagnon ? 6+6 a
Un reître avec le doigt⎟ fait signe au roi que non. 6+6 a
535 — Marquis, parle ! ou sinon,⎟ vrai comme je me nomme 6+6 b
Empereur des Romains,⎟ roi d'Arle et gentilhomme, 6+6 b
Lion, tu vas japper⎟ ainsi qu'un épagneul. 6+6 a
Ici, bourreaux ! — Réponds,⎟ le trésor ?
Et l'aïeul 6+6 a
Semble, droit et glacé⎟ parmi les fers de lance, 6+6 b
540 Avoir déjà pris place⎟ en l'éternel silence. 6+6 b
Le roi dit : — Préparez⎟ les coins et les crampons. 6+6 a
Pour la troisième fois⎟ parleras-tu ? Réponds. 6+6 a
Fabrice, sans qu'un mot⎟ d'entre ses lèvres sorte, 6+6 b
Regarde le roi d'Arle⎟ et d'une telle sorte, 6+6 b
545 Avec un si superbe⎟ éclair, qu'il l'interdit ; 6+6 a
Et Ratbert, furieux⎟ sous ce regard, bondit 6+6 a
Et crie, en s'arrachant⎟ le poil de la moustache : 6+6 b
— Je te trouve idiot⎟ et mal en point, et sache 6+6 b
Que les jouets d'enfant⎟ étaient pour toi, vieillard ! 6+6 a
550 Çà, rends-moi ce trésor,⎟ fruit de tes vols, pillard ! 6+6 a
Et ne m'irrite pas,⎟ ou ce sera ta faute, 6+6 b
Et je vais envoyer⎟ sur ta tour la plus haute 6+6 b
Ta tête au bout d'un pieu⎟ se taire dans la nuit. 6+6 a
Mais l'aïeul semble d'ombre⎟ et de pierre construit ; 6+6 a
555 On dirait qu'il ne sait⎟ pas même qu'on lui parle. 6+6 b
— Le brodequin ! A toi,⎟ bourreau ! dit le roi d'Arle, 6+6 b
Le bourreau vient, la foule⎟ effarée écoutait. 6+6 a
On entend l'os crier,⎟ mais la bouche se tait. 6+6 a
Toujours prêt à frapper⎟ le prisonnier en traître, 6+6 b
560 Le coupe-tête jette⎟ un coup d'œil à son maître. 6+6 b
— Attends que je te fasse⎟ un signe, dit Ratbert. 6+6 a
Et, reprenant :
— Voyons,⎟ toi chevalier haubert, 6+6 a
Mais cadet, toi marquis,⎟ mais bâtard, si tu donnes 6+6 b
Ces quelques diamants⎟ de plus à mes couronnes, 6+6 b
565 Si tu veux me livrer⎟ ce trésor, je te fais 6+6 a
Prince, et j'ai dans mes ports⎟ dix galères de Fez 6+6 a
Dont je te fais présent⎟ avec cinq cents esclaves. 6+6 b
Le vieillard semble sourd⎟ et muet.
— Tu me braves ! 6+6 b
Eh bien ! tu vas pleurer,⎟ dit le fauve empereur. 6+6 a
XIV
RATBERT REND L'ENFANT À L'AÏEUL
570 Et voici qu'on entend⎟ comme un souffle d'horreur 6+6 a
Frémir, même en cette ombre⎟ et même en cette horde. 6+6 b
Une civière passe,⎟ il y pend une corde ; 6+6 b
Un linceul la recouvre ;⎟ on la pose à l'écart ; 6+6 a
On voit deux pieds d'enfants⎟ qui sortent du brancard. 6+6 a
575 Fabrice, comme au vent⎟ se renverse un grand arbre, 6+6 b
Tremble, et l'homme de chair⎟ sous cet homme de marbre 6+6 b
Reparaît ; et Ratbert⎟ fait lever le drap noir. 6+6 a
C'est elle ! Isora ! pâle,⎟ inexprimable à voir, 6+6 a
Étranglée ; et sa main⎟ crispée, et cela navre, 6+6 b
580 Tient encore un hochet ;⎟ pauvre petit cadavre ! 6+6 b
L'aïeul tressaille avec⎟ la force d'un géant ; 6+6 a
Formidable, il arrache⎟ au brodequin béant 6+6 a
Son pied dont le bourreau⎟ vient de briser le pouce ; 6+6 b
Les bras toujours liés,⎟ de l'épaule il repousse 6+6 b
585 Tout ce tas de démons,⎟ et va jusqu'à l'enfant, 6+6 a
Et sur ses deux genoux⎟ tombe, et son cœur se fend. 6+6 a
Il crie en se roulant⎟ sur la petite morte : 6+6 b
— Tuée ! ils l'ont tuée !⎟ et la place était forte, 6+6 b
Le pont avait sa chaîne⎟ et la herse ses poids, 6+6 a
590 On avait des fourneaux⎟ pour le soufre et la poix, 6+6 a
On pouvait mordre avec⎟ ses dents le roc farouche, 6+6 b
Se défendre, hurler,⎟ lutter, s'emplir la bouche 6+6 b
De feu, de plomb fondu,⎟ d'huile, et les leur cracher 6+6 a
A la figure avec⎟ les éclats du rocher ! 6+6 a
595 Non ! on a dit : Entrez,⎟ et, par la porte ouverte, 6+6 b
Ils sont entrés ! la vie⎟ à la mort s'est offerte ! 6+6 b
On a livré la place,⎟ on n'a point combattu ! 6+6 a
Voilà la chose ; elle est⎟ toute simple ; ils n'ont eu 6+6 a
Affaire qu'à ce vieux⎟ misérable imbécile ! 6+6 b
600 Égorger un enfant,⎟ ce n'est pas difficile. 6+6 b
Tout à l'heure, j'étais⎟ tranquille, ayant peu vu 6+6 a
Qu'on tuât des enfants,⎟ et je disais : Pourvu 6+6 a
Qu'Isora vive, eh bien !⎟ après cela, qu'importe ? — 6+6 b
Mais l'enfant ! O mon Dieu !⎟ c'est donc vrai qu'elle est morte ! 6+6 b
605 Penser que nous étions⎟ là tous deux hier encor ! 6+6 a
Elle allait et venait⎟ dans un gai rayon d'or ; 6+6 a
Cela jouait toujours,⎟ pauvre mouche éphémère ! 6+6 b
C'était la petite âme⎟ errante de sa mère ! 6+6 b
Le soir, elle posait⎟ son doux front sur mon sein, 6+6 a
610 — Et dormait… — Ah ! brigand !⎟ assassin ! assassin ! 6+6 a
Il se dressait, et tout⎟ tremblait dans le repaire, 6+6 b
Tant c'était la douleur⎟ d'un lion et d'un père, 6+6 b
Le deuil, l'horreur, et tant⎟ ce sanglot rugissait ! 6+6 a
— Et moi qui, ce matin,⎟ lui nouais son corset ! 6+6 a
615 Je disais : Fais-toi belle,⎟ enfant ! Je parais l'ange 6+6 b
Pour le spectre. — Oh ! ris donc⎟ là-bas, femme de fange ! 6+6 b
Riez tous ! Idiot,⎟ en effet, moi qui crois 6+6 a
Qu'on peut se confier⎟ aux paroles des rois 6+6 a
Et qu'un hôte n'est pas⎟ une bête féroce ! 6+6 b
620 Le roi, les chevaliers,⎟ l'évêque avec sa crosse, 6+6 b
Ils sont venus, j'ai dit :⎟ Entrez ; c'étaient des loups ! 6+6 a
Est-ce qu'ils ont marché⎟ sur elle avec des clous 6+6 a
Qu'elle est toute meurtrie ?⎟ Est-ce qu'ils l'ont battue ? 6+6 b
Et voilà maintenant⎟ nos filles qu'on nous tue 6+6 b
625 Pour voler un vieux casque⎟ en vieil or de ducat ! 6+6 a
Je voudrais que quelqu'un⎟ d'honnête m'expliquât 6+6 a
Cet événement-ci,⎟ voilà ma fille morte ! 6+6 b
Dire qu'un empereur⎟ vient avec une escorte, 6+6 b
Et que des gens nommés⎟ Farnèse, Spinola, 6+6 a
630 Malaspina, Cibo,⎟ font de ces choses-là, 6+6 a
Et qu'on se met à cent,⎟ à mille, avec ce prêtre, 6+6 b
Ces femmes, pour venir⎟ prendre un enfant en traître, 6+6 b
Et que l'enfant est là,⎟ mort, et que c'est un jeu ; 6+6 a
C'est à se demander⎟ s'il est encore un Dieu, 6+6 a
635 Et si, demain, après⎟ de si lâches désastres, 6+6 b
Quelqu'un osera faire⎟ encor lever les astres 6+6 b
M'avoir assassiné⎟ ce petit être-là ! 6+6 a
Mais c'est affreux d'avoir⎟ à se mettre cela 6+6 a
Dans la tête, que c'est⎟ fini, qu'ils l'ont tuée, 6+6 b
640 Qu'elle est morte ! — Oh ! ce fils⎟ de la prostituée, 6+6 b
Ce Ratbert, comme il m'a⎟ hideusement trompé ! 6+6 a
O Dieu ! de quel démon⎟ est cet homme échappé ? 6+6 a
Vraiment ! est-ce donc trop⎟ espérer que de croire 6+6 b
Qu'on ne va point, par ruse⎟ et par trahison noire, 6+6 b
645 Massacrer des enfants,⎟ broyer des orphelins, 6+6 a
Des anges, de clarté⎟ céleste encor tout pleins ? 6+6 a
Mais c'est qu'elle est là, morte,⎟ immobile, insensible ! 6+6 b
Je n'aurais jamais cru⎟ que cela fût possible. 6+6 b
Il faut être le fils⎟ de cette infâme Agnès ! 6+6 a
650 Rois ! j'avais tort jadis⎟ quand je vous épargnais ; 6+6 a
Quand, pouvant vous briser⎟ au front le diadème, 6+6 b
Je vous lâchais, j'étais⎟ un scélérat moi-même, 6+6 b
J'étais un meurtrier⎟ d'avoir pitié de vous ! 6+6 a
Oui, j'aurais dû vous tordre⎟ entre mes serres, tous ! 6+6 a
655 Est-ce qu'il est permis⎟ d'aller dans les abîmes 6+6 b
Reculer la limite⎟ effroyable des crimes, 6+6 b
De voler, oui, ce sont⎟ des vols, de faire un tas 6+6 a
D'abominations,⎟ de maux et d'attentats, 6+6 a
De tuer des enfants⎟ et de tuer des femmes, 6+6 b
660 Sous prétexte qu'on fut,⎟ parmi les oriflammes 6+6 b
Et les clairons, sacré⎟ devant le monde entier 6+6 a
Par Urbain quatre, pape,⎟ et fils d'un savetier ? 6+6 a
Que voulez-vous qu'on fasse⎟ à de tels misérables ? 6+6 b
Avoir mis son doigt noir⎟ sur ces yeux adorables ! 6+6 b
665 Ce chef-d'œuvre du Dieu⎟ vivant, l'avoir détruit ! 6+6 a
Quelle mamelle d'ombre⎟ et d'horreur et de nuit, 6+6 a
Dieu juste, a donc été⎟ de ce monstre nourrice ? 6+6 b
Un tel homme suffit⎟ pour qu'un siècle pourrisse. 6+6 b
Plus de bien ni de mal,⎟ plus de droit, plus de lois. 6+6 a
670 Est-ce que le tonnerre⎟ est absent quelquefois ? 6+6 a
Est-ce qu'il n'est pas temps⎟ que la foudre se prouve, 6+6 b
Cieux profonds, en broyant⎟ ce chien, fils de la louve ? 6+6 b
Oh ! sois maudit, maudit,⎟ maudit, et sois maudit, 6+6 a
Ratbert, empereur, roi,⎟ césar, escroc, bandit ! 6+6 a
675 O grand vainqueur d'enfants⎟ de cinq ans ! maudits soient 6+6 b
Les pas que font tes pieds,⎟ les jours que tes yeux voient, 6+6 b
Et la gueuse qui t'offre⎟ en riant son sein nu, 6+6 a
Et ta mère publique,⎟ et ton père inconnu ! 6+6 a
Terre et cieux ! c'est pourtant⎟ bien le moins qu'un doux être 6+6 b
680 Qui joue à notre porte⎟ et sous notre fenêtre, 6+6 b
Qui ne fait rien que rire⎟ et courir dans les fleurs, 6+6 a
Et qu'emplir de soleil⎟ nos pauvres yeux en pleurs, 6+6 a
Ait le droit de jouir⎟ de l'aube qui l'enivre, 6+6 b
Puisque les empereurs⎟ laissent les forçats vivre, 6+6 b
685 Et puisque Dieu, témoin⎟ des deuils et des horreurs, 6+6 a
Laisse sous le ciel noir⎟ vivre les empereurs ! 6+6 a
XV
LES DEUX TÊTES
Ratbert en ce moment,⎟ distrait jusqu'à sourire, 6+6 b
Écoutait Afranus⎟ à voix basse lui dire : 6+6 b
— Majesté, le caveau⎟ du trésor est trouvé. 6+6 a
L'aïeul pleurait.
690 — Un chien,⎟ au coin des murs crevé, 6+6 a
Est un être enviable⎟ auprès de moi. Va, pille, 6+6 b
Vole, égorge, empereur !⎟ O ma petite fille, 6+6 b
Parle-moi ! Rendez-moi⎟ mon doux ange, ô mon Dieu ! 6+6 a
Elle ne va donc pas⎟ me regarder un peu ? 6+6 a
695 Mon enfant ! Tous les jours⎟ nous allions dans les lierres. 6+6 b
Tu disais : Vois les fleurs,⎟ et moi : Prends garde aux pierres ! 6+6 b
Et je la regardais,⎟ et je crois qu'un rocher 6+6 a
Se fût attendri rien⎟ qu'en la voyant marcher. 6+6 a
Hélas ! avoir eu foi⎟ dans ce monstrueux drôle ! 6+6 b
700 Mets ta tête adorée⎟ auprès de mon épaule. 6+6 b
Est-ce que tu m'en veux ?⎟ C'est moi qui suis là ! Dis, 6+6 a
Tu n'ouvriras donc plus⎟ tes yeux du paradis ! 6+6 a
Je n'entendrai donc plus⎟ ta voix, pauvre petite ! 6+6 b
Tout ce qui me tenait⎟ aux entrailles me quitte ; 6+6 b
705 Et ce sera mon sort⎟ à moi, le vieux vainqueur, 6+6 a
Qu'à deux reprises Dieu⎟ m'ait arraché le cœur, 6+6 a
Et qu'il ait retiré⎟ de ma poitrine amère 6+6 b
L'enfant, après m'avoir⎟ ôté du flanc la mère ! 6+6 b
Mon Dieu, pourquoi m'avoir⎟ pris cet être si doux ? 6+6 a
710 Je n'étais pourtant pas⎟ révolté contre vous, 6+6 a
Et le consentais presque⎟ à ne plus avoir qu'elle. 6+6 b
Morte ! et moi, je suis là,⎟ stupide, qui l'appelle ! 6+6 b
Oh ! si je n'avais pas⎟ les bras liés, je crois 6+6 a
Que je réchaufferais⎟ ses pauvres membres froids. 6+6 a
715 Comme ils l'ont fait souffrir !⎟ La corde l'a coupée. 6+6 b
Elle saigne.
Ratbert,⎟ blême et la main crispée, 6+6 b
Le voyant à genoux⎟ sur son ange dormant, 6+6 a
Dit : — Porte-glaive, il est⎟ ainsi commodément. 6+6 a
Le porte-glaive fit,⎟ n'étant qu'un misérable, 6+6 b
720 Tomber sur l'enfant mort⎟ la tête vénérable. 6+6 b
Et voici ce qu'on vit⎟ dans ce même instant-là : 6+6 a
La tête de Ratbert⎟ sur le pavé roula, 6+6 a
Hideuse, comme si⎟ le même coup d'épée, 6+6 b
Frappant deux fois, l'avait⎟ avec l'autre coupée. 6+6 b
725 L'horreur fut inouïe ;⎟ et tous, se retournant, 6+6 a
Sur le grand fauteuil d'or⎟ du trône rayonnant 6+6 a
Aperçurent le corps⎟ de l'empereur sans tête, 6+6 b
Et son cou d'où sortait,⎟ dans un bruit de tempête, 6+6 b
Un flot rouge, un sanglot⎟ de pourpre, éclaboussant 6+6 a
730 Les convives, le trône⎟ et la table, de sang. 6+6 a
Alors dans la clarté⎟ d'abîme et de vertige 6+6 b
Qui marque le passage⎟ énorme d'un prodige, 6+6 b
Des deux têtes on vit⎟ l'une, celle du roi, 6+6 a
Entrer sous terre et fuir⎟ dans le gouffre d'effroi 6+6 a
735 Dont l'expiation⎟ formidable est la règle, 6+6 b
Et l'autre s'envoler⎟ avec des ailes d'aigle. 6+6 b
XVI
APRÈS JUSTICE FAITE
L'ombre couvre à présent⎟ Ratbert, l'homme de nuit. 6+6 a
Nos pères — c'est ainsi⎟ qu'un nom s'évanouit — 6+6 a
Défendaient d'en parler,⎟ et du mur de l'histoire 6+6 b
740 Les ans ont effacé⎟ cette vision noire. 6+6 b
Le glaive qui frappa⎟ ne fut point aperçu ; 6+6 a
D'où vint ce sombre coup,⎟ personne ne l'a su ; 6+6 a
Seulement, ce soir-là,⎟ bêchant pour se distraire, 6+6 b
Héraclius le Chauve,⎟ abbé de Joug-Dieu, frère 6+6 b
745 D'Acceptus, archevêque⎟ et primat de Lyon, 6+6 a
Étant aux champs avec⎟ le diacre Pollion, 6+6 a
Vit, dans les profondeurs⎟ par les vents remuées, 6+6 b
Un archange essuyer⎟ son épée aux nuées. 6+6 b
mètre profil métrique : 6+6
logo du CRISCO logo de l'université