Métrique en Ligne
P = préposition
C = clitique
M = voyelle masculine
F = "e" féminin
| = césure
HUG_3/HUG581
Victor HUGO
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
PREMIÈRE SÉRIE
1859
V
LES CHEVALIERS ERRANTS
Éviradnus
I
DÉPART DE L'AVENTURIER POUR L'AVENTURE
Qu'est-ce que Sigismond⎟ et Ladislas ont dit ? 6+6 a
Je ne sais si la roche⎟ ou l'arbre l'entendit ; 6+6 a
Mais, quand ils ont tout bas⎟ parlé dans la broussaille, 6+6 a
L'arbre a fait un long bruit⎟ de taillis qui tressaille, 6+6 a
5 Comme si quelque bête⎟ en passant l'eût troublé, 6+6 a
Et l'ombre du rocher⎟ ténébreux a semblé 6+6 a
Plus noire, et l'on dirait⎟ qu'un morceau de cette ombre 6+6 a
A pris forme et s'en est⎟ allé dans le bois sombre, 6+6 a
Et maintenant on voit⎟ comme un spectre marchant 6+6 a
10 Là-bas dans la clarté⎟ sinistre du couchant. 6+6 a
Ce n'est pas une bête⎟ en son gîte éveillée, 6+6 a
Ce n'est pas un fantôme⎟ éclos sous la feuillée, 6+6 a
Ce n'est pas un morceau⎟ de l'ombre du rocher 6+6 a
Qu'on voit là-bas au fond⎟ des clairières marcher ; 6+6 a
15 C'est un vivant qui n'est⎟ ni stryge ni lémure ; 6+6 a
Celui qui marche là,⎟ couvert d'une âpre armure, 6+6 a
C'est le grand chevalier⎟ d'Alsace, Éviradnus. 6+6 a
Ces hommes qui parlaient,⎟ il les a reconnus ; 6+6 a
Comme il se reposait⎟ dans le hallier, ces bouches 6+6 a
20 Ont passé, murmurant⎟ des paroles farouches, 6+6 a
Et jusqu'à son oreille⎟ un mot est arrivé ; 6+6 a
Et c'est pourquoi ce juste⎟ et ce preux s'est levé. 6+6 a
Il connaît ce pays⎟ qu'il parcourut naguère. 6+6 a
Il rejoint l'écuyer⎟ Gasclin, page de guerre, 6+6 a
25 Qui l'attend dans l'auberge,⎟ au plus profond du val, 6+6 a
Où tout à l'heure il vient⎟ de laisser son cheval 6+6 a
Pour qu'en hâte on lui donne⎟ à boire, et qu'on le ferre. 6+6 a
Il dit au forgeron :⎟ — Faites vite. Une affaire 6+6 a
M'appelle. — Il monte en selle⎟ et part.
II
ÉVIRADNUS
Éviradnus, 6+6 a
30 Vieux, commence à sentir⎟ le poids des ans chenus ; 6+6 a
Mais c'est toujours celui⎟ qu'entre tous on renomme, 6+6 a
Le preux que nul n'a vu⎟ de son sang économe ; 6+6 a
Chasseur du crime, il est⎟ nuit et jour à l'affût ; 6+6 a
De sa vie il n'a fait⎟ d'action qui ne fût 6+6 a
35 Sainte, blanche et loyale,⎟ et la grande pucelle, 6+6 a
L'épée, en sa main pure⎟ et sans tache étincelle. 6+6 a
C'est le Samson chrétien,⎟ qui, survenant à point, 6+6 a
N'ayant pour enfoncer⎟ la porte que son poing, 6+6 a
Entra, pour la sauver,⎟ dans Sickingen en flamme ; 6+6 a
40 Qui, s'indignant de voir⎟ honorer un infâme, 6+6 a
Fit, sous son dur talon,⎟ un tas d'arceaux rompus 6+6 a
Du monument bâti⎟ pour l'affreux duc Lupus, 6+6 a
Arracha la statue,⎟ et porta la colonne 6+6 a
Du munster de Strasbourg⎟ au pont de Wasselonne, 6+6 a
45 Et là, fier, la jeta⎟ dans les étangs profonds ; 6+6 a
On vante Éviradnus⎟ d'Altorf à Chaux-de-Fonds ; 6+6 a
Quand il songe et s'accoude,⎟ on dirait Charlemagne ; 6+6 a
Rôdant, tout hérissé,⎟ du bois à la montagne, 6+6 a
Velu, fauve, il a l'air⎟ d'un loup qui serait bon ; 6+6 a
50 Il a sept pieds de haut⎟ comme Jean de Bourbon ; 6+6 a
Tout entier au devoir⎟ qu'en sa pensée il couve, 6+6 a
Il ne se plaint de rien,⎟ mais seulement il trouve 6+6 a
Que les hommes sont bas⎟ et que les lits sont courts ; 6+6 a
Il écoute partout⎟ si l'on crie au secours ; 6+6 a
55 Quand les rois courbent trop⎟ le peuple, il le redresse 6+6 a
Avec une intrépide⎟ et superbe tendresse ; 6+6 a
Il défendit Alix⎟ comme Diègue Urraca ; 6+6 a
Il est le fort, ami⎟ du faible ; il attaqua 6+6 a
Dans les antres les rois⎟ du Rhin, et dans leurs bauges 6+6 a
60 Les barons effrayants⎟ et difformes des Vosges ; 6+6 a
De tout peuple orphelin⎟ il se faisait l'aïeul ; 6+6 a
Il mit en liberté⎟ les villes ; il vint seul 6+6 a
De Hugo Tête-d'Aigle⎟ affronter la caverne ; 6+6 a
Bon, terrible, il brisa⎟ le carcan de Saverne, 6+6 a
65 La ceinture de fer⎟ de Schelestadt, l'anneau 6+6 a
De Colmar et la chaîne⎟ au pied de Haguenau. 6+6 a
Tel fut Éviradnus.⎟ Dans l'horrible balance 6+6 a
Où les princes jetaient⎟ le dol, la violence, 6+6 a
L'iniquité, l'horreur,⎟ le mal, le sang, le feu, 6+6 a
70 Sa grande épée était⎟ le contre-poids de Dieu. 6+6 a
Il est toujours en marche,⎟ attendu qu'on moleste 6+6 a
Bien des infortunés⎟ sous la voûte céleste, 6+6 a
Et qu'on voit dans la nuit⎟ bien des mains supplier ; 6+6 a
Sa lance n'aime pas⎟ moisir au râtelier ; 6+6 a
75 Sa hache de bataille⎟ aisément se décroche ; 6+6 a
Malheur à l'action⎟ mauvaise qui s'approche 6+6 a
Trop près d'Éviradnus,⎟ le champion d'acier ! 6+6 a
La mort tombe de lui⎟ comme l'eau du glacier. 6+6 a
Il est héros ; il a⎟ pour cousine la race 6+6 a
80 Des Amadis de France⎟ et des Pyrrhus de Thrace. 6+6 a
Il rit des ans. Cet homme,⎟ à qui le monde entier 6+6 a
N'eût pas fait dire Grâce !⎟ et demander quartier, 6+6 a
Ira-t-il pas crier⎟ au temps : Miséricorde ! 6+6 a
Il s'est, comme Baudoin,⎟ ceint les reins d'une corde ; 6+6 a
85 Tout vieux qu'il est, il est⎟ de la grande tribu ; 6+6 a
Le moins fier des oiseaux⎟ n'est pas l'aigle barbu. 6+6 a
Qu'importe l'âge ? il lutte.⎟ Il vient de Palestine, 6+6 a
Il n'est point las. Les ans⎟ s'acharnent ; il s'obstine. 6+6 a
III
DANS LA FORÊT
Quelqu'un qui s'y serait⎟ perdu ce soir, verrait 6+6 a
90 Quelque chose d'étrange⎟ au fond de la forêt ; 6+6 a
C'est une grande salle⎟ éclairée et déserte. 6+6 a
Où ? Dans l'ancien manoir⎟ de Corbus.
L'herbe verte, 6+6 a
Le lierre, le chiendent,⎟ l'églantier sauvageon, 6+6 a
Font, depuis trois cents ans,⎟ l'assaut de ce donjon ; 6+6 a
95 Le burg, sous cette abjecte⎟ et rampante escalade, 6+6 a
Meurt, comme sous la lèpre⎟ un sanglier malade ; 6+6 a
Il tombe ; les fossés⎟ s'emplissent des créneaux ; 6+6 a
La ronce, ce serpent,⎟ tord sur lui ses anneaux ; 6+6 a
Le moineau franc, sans même⎟ entendre ses murmures, 6+6 a
100 Sur ses vieux pierriers morts⎟ vient becqueter les mûres ; 6+6 a
L'épine sur son deuil⎟ prospère insolemment ; 6+6 a
Mais, l'hiver, il se venge ;⎟ alors, le burg dormant 6+6 a
S'éveille, et, quand il pleut⎟ pendant des nuits entières, 6+6 a
Quand l'eau glisse des toits⎟ et s'engouffre aux gouttières, 6+6 a
105 Il rend grâce à l'ondée,⎟ aux vents, et, content d'eux, 6+6 a
Profite, pour cracher⎟ sur le lierre hideux, 6+6 a
Des bouches de granit⎟ de ses quatre gargouilles. 6+6 a
Le burg est aux lichens⎟ comme le glaive aux rouilles ; 6+6 a
Hélas ! et Corbus, triste,⎟ agonise. Pourtant 6+6 a
110 L'hiver lui plaît ; l'hiver,⎟ sauvage combattant, 6+6 a
Il se refait, avec⎟ les convulsions sombres 6+6 a
Des nuages hagards⎟ croulant sur ses décombres, 6+6 a
Avec l'éclair qui frappe⎟ et fuit comme un larron, 6+6 a
Avec des souffles noirs,⎟ qui sonnent du clairon, 6+6 a
115 Une sorte de vie⎟ effrayante, à sa taille ; 6+6 a
La tempête est la sœur⎟ fauve de la bataille ; 6+6 a
Et le puissant donjon,⎟ féroce, échevelé, 6+6 a
Dit : Me voilà ! sitôt⎟ que la bise a sifflé ; 6+6 a
Il rit quand l'équinoxe⎟ irrité le querelle 6+6 a
120 Sinistrement, avec⎟ son haleine de grêle ; 6+6 a
Il est joyeux, ce burg,⎟ soldat encor debout, 6+6 a
Quand, jappant comme un chien⎟ poursuivi par un loup, 6+6 a
Novembre, dans la brume⎟ errant de roche en roche, 6+6 a
Répond au hurlement⎟ de janvier qui s'approche. 6+6 a
125 Le donjon crie : En guerre !⎟ ô tourmente, es-tu là ? 6+6 a
Il craint peu l'ouragan,⎟ lui qui vit Attila. 6+6 a
Oh ! les lugubres nuits !⎟ Combats dans la bruine ; 6+6 a
La nuée attaquant,⎟ farouche, la ruine ! 6+6 a
Un ruissellement vaste,⎟ affreux, torrentiel, 6+6 a
130 Descend des profondeurs⎟ furieuses du ciel ; 6+6 a
Le burg brave la nue ;⎟ on entend les gorgones 6+6 a
Aboyer aux huit coins⎟ de ses tours octogones ; 6+6 a
Tous les monstres sculptés⎟ sur l'édifice épars 6+6 a
Grondent, et les lions⎟ de pierre des remparts 6+6 a
135 Mordent la brume, l'air⎟ et l'onde, et les tarasques 6+6 a
Battent de l'aile au souffle⎟ horrible des bourrasques ; 6+6 a
L'âpre averse en fuyant⎟ vomit sur les griffons ; 6+6 a
Et, sous la pluie entrant⎟ par les trous des plafonds, 6+6 a
Les guivres, les dragons,⎟ les méduses, les drées, 6+6 a
140 Grincent des dents au fond⎟ des chambres effondrées ; 6+6 a
Le château de granit,⎟ pareil au preux de fer, 6+6 a
Lutte toute la nuit,⎟ résiste tout l'hiver ; 6+6 a
En vain le ciel s'essouffle,⎟ en vain janvier se rue ; 6+6 a
En vain tous les passants⎟ de cette sombre rue 6+6 a
145 Qu'on nomme l'infini,⎟ l'ombre et l'immensité, 6+6 a
Le tourbillon, d'un fouet⎟ invisible hâté, 6+6 a
Le tonnerre, la trombe⎟ où le typhon se dresse, 6+6 a
S'acharnent sur la fière⎟ et haute forteresse ; 6+6 a
L'orage la secoue⎟ en vain comme un fruit mûr ; 6+6 a
150 Les vents perdent leur peine⎟ à guerroyer ce mur, 6+6 a
Le fôhn bruyant s'y lasse,⎟ et sur cette cuirasse 6+6 a
L'aquilon s'époumone⎟ et l'autan se harasse, 6+6 a
Et tous ces noirs chevaux⎟ de l'air sortent fourbus 6+6 a
De leur bataille avec⎟ le donjon de Corbus. 6+6 a
155 Aussi, malgré la ronce⎟ et le chardon et l'herbe, 6+6 a
Le vieux burg est resté⎟ triomphal et superbe ; 6+6 a
Il est comme un pontife⎟ au cœur du bois profond, 6+6 a
Sa tour lui met trois rangs⎟ de créneaux sur le front ; 6+6 a
Le soir, sa silhouette⎟ immense se découpe ; 6+6 a
160 Il a pour trône un roc,⎟ haute et sublime croupe ; 6+6 a
Et, par les quatre coins,⎟ sud, nord, couchant, levant, 6+6 a
Quatre monts, Crobius,⎟ Bléda, géants du vent, 6+6 a
Aptar où croît le pin,⎟ Toxis que verdit l'orme, 6+6 a
Soutiennent au-dessus⎟ de sa tiare énorme 6+6 a
165 Les nuages, ce dais⎟ livide de la nuit. 6+6 a
Le pâtre a peur, et croit⎟ que cette tour le suit ; 6+6 a
Les superstitions⎟ ont fait Corbus terrible ; 6+6 a
On dit que l'Archer Noir⎟ a pris ce burg pour cible, 6+6 a
Et que sa cave est l'antre⎟ où dort le Grand Dormant ; 6+6 a
170 Car les gens des hameaux⎟ tremblent facilement, 6+6 a
Les légendes toujours⎟ mêlent quelque fantôme 6+6 a
A l'obscure vapeur⎟ qui sort des toits de chaume, 6+6 a
L'âtre enfante le rêve,⎟ et l'on voit ondoyer 6+6 a
L'effroi dans la fumée⎟ errante du foyer. 6+6 a
175 Aussi, le paysan⎟ rend grâce à sa roture 6+6 a
Qui le dispense, lui,⎟ d'audace et d'aventure, 6+6 a
Et lui permet de fuir⎟ ce burg de la forêt 6+6 a
Qu'un preux, par point d'honneur⎟ belliqueux, chercherait. 6+6 a
Corbus voit rarement⎟ au loin passer un homme. 6+6 a
180 Seulement, tous les quinze⎟ ou vingt ans, l'économe 6+6 a
Et l'huissier du palais,⎟ avec des cuisiniers 6+6 a
Portant tout un festin⎟ dans de larges paniers, 6+6 a
Viennent, font des apprêts⎟ mystérieux, et partent ; 6+6 a
Et, le soir, à travers⎟ les branches qui s'écartent, 6+6 a
185 On voit de la lumière⎟ au fond du burg noirci, 6+6 a
Et nul n'ose approcher.⎟ Et pourquoi ? Le voici. 6+6 a
IV
LA COUTUME DE LUSACE
C'est l'usage, à la mort⎟ du marquis de Lusace, 6+6 a
Que l'héritier du trône,⎟ en qui revit la race, 6+6 a
Avant de revêtir⎟ les royaux attributs, 6+6 a
190 Aille, une nuit, souper⎟ dans la tour de Corbus ; 6+6 a
C'est de ce noir souper⎟ qu'il sort prince et margrave ; 6+6 a
La marquise n'est bonne⎟ et le marquis n'est brave 6+6 a
Que s'ils ont respiré⎟ les funèbres parfums 6+6 a
Des siècles dans ce nid⎟ des vieux maîtres défunts. 6+6 a
195 Les marquis de Lusace⎟ ont une haute tige, 6+6 a
Et leur source est profonde⎟ à donner le vertige ; 6+6 a
Ils ont pour père Antée,⎟ ancêtre d'Attila ; 6+6 a
De ce vaincu d'Alcide⎟ une race coula ; 6+6 a
C'est la race, autrefois⎟ payenne, puis chrétienne, 6+6 a
200 De Lechus, de Platon,⎟ d'Othon, d'Ursus, d'Étienne, 6+6 a
Et de tous ces seigneurs⎟ des rocs et des forêts 6+6 a
Bordant l'Europe au nord,⎟ flot d'abord, digue après. 6+6 a
Corbus est double ; il est⎟ burg au bois, ville en plaine. 6+6 a
Du temps où l'on montait⎟ sur la tour châtelaine, 6+6 a
205 On voyait, au-delà⎟ des pins et des rochers, 6+6 a
Sa ville perçant l'ombre⎟ au loin de ses clochers ; 6+6 a
Cette ville a des murs ;⎟ pourtant ce n'est pas d'elle 6+6 a
Que relève l'antique⎟ et noble citadelle ; 6+6 a
Fière, elle s'appartient ;⎟ quelquefois un château 6+6 a
210 Est l'égal d'une ville ;⎟ en Toscane, Prato, 6+6 a
Barletta dans la Pouille,⎟ et Crême en Lombardie, 6+6 a
Valent une cité,⎟ même forte et hardie ; 6+6 a
Corbus est de ce rang.⎟ Sur ses rudes parois 6+6 a
Ce burg a le reflet⎟ de tous les anciens rois ; 6+6 a
215 Tous leurs événements,⎟ toutes leurs funérailles, 6+6 a
Ont, chantant ou pleurant,⎟ traversé ses murailles, 6+6 a
Tous s'y sont mariés,⎟ la plupart y sont nés ; 6+6 a
C'est là que flamboyaient⎟ ces barons couronnés ; 6+6 a
Corbus est le berceau⎟ de la royauté scythe. 6+6 a
220 Or, le nouveau marquis⎟ doit faire une visite 6+6 a
A l'histoire qu'il va⎟ continuer. La loi 6+6 a
Veut qu'il soit seul pendant⎟ la nuit qui le fait roi. 6+6 a
Au seuil de la forêt,⎟ un clerc lui donne à boire 6+6 a
Un vin mystérieux⎟ versé dans un ciboire, 6+6 a
225 Qui doit, le soir venu,⎟ l'endormir jusqu'au jour ; 6+6 a
Puis on le laisse, il part⎟ et monte dans la tour ; 6+6 a
Il trouve dans la salle⎟ une table dressée ; 6+6 a
Il soupe et dort ; et l'ombre⎟ envoie à sa pensée 6+6 a
Tous les spectres des rois⎟ depuis le duc Bela : 6+6 a
230 Nul n'oserait entrer⎟ au burg cette nuit-là ; 6+6 a
Le lendemain, on vient⎟ en foule, on le délivre ; 6+6 a
Et, plein des visions⎟ du sommeil, encore ivre 6+6 a
De tous ces grands aïeux⎟ qui lui sont apparus, 6+6 a
On le mène à l'église⎟ où dort Borivorus ; 6+6 a
235 L'évêque lui bénit⎟ la bouche et la paupière, 6+6 a
Et met dans ses deux mains⎟ les deux haches de pierre 6+6 a
Dont Attila frappait⎟ juste comme la mort, 6+6 a
D'un bras sur le midi,⎟ de l'autre sur le nord. 6+6 a
Ce jour-là, sur les tours⎟ de la ville, on arbore 6+6 a
240 Le menaçant drapeau⎟ du marquis Swantibore 6+6 a
Qui lia dans les bois⎟ et fit manger aux loups 6+6 a
Sa femme et le taureau⎟ dont il était jaloux. 6+6 a
Même quand l'héritier⎟ du trône est une femme, 6+6 a
Le souper de la tour⎟ de Corbus la réclame ; 6+6 a
245 C'est la loi ; seulement,⎟ la pauvre femme a peur. 6+6 a
V
LA MARQUISE MAHAUD
La nièce du dernier⎟ marquis, Jean le Frappeur, 6+6 a
Mahaud, est aujourd'hui⎟ marquise de Lusace. 6+6 a
Darne, elle a la couronne,⎟ et, femme, elle a la grâce. 6+6 a
Une reine n'est pas⎟ reine sans la beauté. 6+6 a
250 C'est peu que le royaume,⎟ il faut la royauté. 6+6 a
Dieu dans son harmonie⎟ également emploie 6+6 a
Le cèdre qui résiste⎟ et le roseau qui ploie, 6+6 a
Et, certes, il est bon⎟ qu'une femme parfois 6+6 a
Ait dans sa main les mœurs,⎟ les esprits et les lois, 6+6 a
255 Succède au maître altier,⎟ sourie au peuple, et mène, 6+6 a
En lui parlant tout bas,⎟ la sombre troupe humaine ; 6+6 a
Mais la douce Mahaud,⎟ dans ces temps de malheur, 6+6 a
Tient trop le sceptre, hélas !⎟ comme on tient une fleur ; 6+6 a
Elle est gaie, étourdie,⎟ imprudente et peureuse. 6+6 a
260 Toute une Europe obscure⎟ autour d'elle se creuse ; 6+6 a
Et quoiqu'elle ait vingt ans,⎟ on a beau la prier, 6+6 a
Elle n'a pas encor⎟ voulu se marier. 6+6 a
Il est temps cependant⎟ qu'un bras viril l'appuie ; 6+6 a
Comme l'arc-en-ciel rit⎟ entre l'ombre et la pluie, 6+6 a
265 Comme la biche joue⎟ entre le tigre et l'ours, 6+6 a
Elle a, la pauvre belle⎟ aux purs et chastes jours, 6+6 a
Deux noirs voisins qui font⎟ une noire besogne, 6+6 a
L'empereur d'Allemagne⎟ et le roi de Pologne. 6+6 a
VI
LES DEUX VOISINS
Toute la différence⎟ entre ce sombre roi 6+6 a
270 Et ce sombre empereur,⎟ sans foi, sans Dieu, sans loi, 6+6 a
C'est que l'un est la griffe⎟ et que l'autre est la serre ; 6+6 a
Tous deux vont à la messe⎟ et disent leur rosaire, 6+6 a
Ils n'en passent pas moins⎟ pour avoir fait tous deux 6+6 a
Dans l'enfer un traité⎟ d'alliance hideux ; 6+6 a
275 On va même jusqu'à⎟ chuchoter à voix basse, 6−6 a
Dans la foule où la peur⎟ d'en haut tombe et s'amasse, 6+6 a
L'affreux texte d'un pacte⎟ entre eux et le pouvoir 6+6 a
Qui s'agite sous l'homme⎟ au fond du monde noir ; 6+6 a
Quoique l'un soit la haine⎟ et l'autre la vengeance, 6+6 a
280 Ils vivent côte à côte⎟ en bonne intelligence ; 6+6 a
Tous les peuples qu'on voit⎟ saigner à l'horizon 6+6 a
Sortent de leur tenaille⎟ et sont de leur façon ; 6+6 a
Leurs deux figures sont⎟ lugubrement grandies 6+6 a
Par de rouges reflets⎟ de sacs et d'incendies ; 6+6 a
285 D'ailleurs, comme David,⎟ suivant l'usage ancien, 6+6 a
L'un est poète, et l'autre⎟ est bon musicien ; 6+6 a
Et, les déclarant dieux,⎟ la renommée allie 6+6 a
Leurs noms dans les sonnets⎟ qui viennent d'Italie. 6+6 a
L'antique hiérarchie⎟ a l'air mise en oubli, 6+6 a
290 Car, suivant le vieil ordre⎟ en Europe établi, 6+6 a
L'empereur d'Allemagne⎟ est duc, le roi de France 6+6 a
Marquis ; les autres rois⎟ ont peu de différence ; 6+6 a
Ils sont barons autour⎟ de Rome, leur pilier, 6+6 a
Et le roi de Pologne⎟ est simple chevalier ; 6+6 a
295 Mais dans ce siècle on voit⎟ l'exception unique 6+6 a
Du roi sarmate égal⎟ au césar germanique. 6+6 a
Chacun s'est fait sa part ;⎟ l'allemand n'a qu'un soin, 6+6 a
Il prend tous les pays⎟ de terre ferme au loin ; 6+6 a
Le polonais, ayant⎟ le rivage baltique, 6+6 a
300 Veut des ports, il a pris⎟ toute la mer Celtique, 6+6 a
Sur tous les flots du nord⎟ il pousse ses dromons, 6+6 a
L'Islande voit passer⎟ ses navires démons ; 6+6 a
L'allemand brûle Anvers⎟ et conquiert les deux Prusses, 6+6 a
Le polonais secourt⎟ Spotocus, duc des russes, 6+6 a
305 Comme un plus grand boucher⎟ en aide un plus petit ; 6+6 a
Le roi prend, l'empereur⎟ pille, usurpe, investit ; 6+6 a
L'empereur fait la guerre⎟ à l'ordre teutonique, 6+6 a
Le roi sur le Jutland⎟ pose son pied cynique ; 6+6 a
Mais, qu'ils brisent le faible⎟ ou qu'ils trompent le fort, 6+6 a
310 Quoi qu'ils fassent, ils ont⎟ pour loi d'être d'accord ; 6+6 a
Des geÿsers du pôle⎟ aux cités transalpines, 6+6 a
Leurs ongles monstrueux,⎟ crispés sur des rapines, 6+6 a
Égratignent le pâle⎟ et triste continent. 6+6 a
Et tout leur réussit.⎟ Chacun d'eux, rayonnant, 6+6 a
315 Mène à fin tous ses plans⎟ lâches ou téméraires, 6+6 a
Et règne ; et, sous Satan⎟ paternel, ils sont frères ; 6+6 a
Ils s'aiment ; l'un est fourbe⎟ et l'autre est déloyal ; 6+6 a
Ils sont les deux bandits⎟ du grand chemin royal. 6+6 a
O les noirs conquérants !⎟ et quelle œuvre éphémère ! 6+6 a
320 L'ambition, branlant⎟ ses têtes de chimère, 6+6 a
Sous leur crâne brumeux,⎟ fétide et sans clarté, 6+6 a
Nourrit la pourriture⎟ et la stérilité ; 6+6 a
Ce qu'ils font est néant⎟ et cendre ; une hydre allaite, 6+6 a
Dans leur âme nocturne⎟ et profonde, un squelette. 6+6 a
325 Le polonais sournois,⎟ l'allemand hasardeux, 6+6 a
Remarquent qu'à cette heure⎟ une femme est près d'eux ; 6+6 a
Tous deux guettent Mahaud.⎟ Et naguère avec rage, 6+6 a
De sa bouche qu'empourpre⎟ une lueur d'orage 6+6 a
Et d'où sortent des mots⎟ pleins d'ombre et teints de sang, 6+6 a
330 L'empereur a jeté⎟ cet éclair menaçant : 6+6 a
— L'empire est las d'avoir⎟ au dos cette besace 6+6 a
Qu'on appelle la haute⎟ et la basse Lusace, 6+6 a
Et dont la pesanteur,⎟ qui nous met sur les dents, 6+6 a
S'accroît quand par hasard⎟ une femme est dedans. — 6+6 a
335 Le polonais se tait,⎟ épie et patiente. 6+6 a
Ce sont deux grands dangers ;⎟ mais cette insouciante 6+6 a
Sourit, gazouille et danse,⎟ aime les doux propos, 6+6 a
Se fait bénir du pauvre⎟ et réduit les impôts ; 6+6 a
Elle est vive, coquette,⎟ aimable et bijoutière ; 6+6 a
340 Elle est femme toujours ;⎟ dans sa couronne altière, 6+6 a
Elle choisit la perle,⎟ elle a peur du fleuron ; 6+6 a
Car le fleuron tranchant,⎟ c'est l'homme et le baron. 6+6 a
Elle a des tribunaux⎟ d'amour qu'elle préside ; 6+6 a
Aux copistes d'Homère⎟ elle paye un subside ; 6+6 a
345 Elle a tout récemment⎟ accueilli dans sa cour 6+6 a
Deux hommes, un luthier⎟ avec un troubadour, 6+6 a
Dont on ignore tout,⎟ le nom, le rang, la race, 6+6 a
Mais qui, conteurs charmants,⎟ le soir, sur la terrasse, 6+6 a
A l'heure où les vitraux⎟ aux brises sont ouverts, 6+6 a
350 Lui font de la musique⎟ et lui disent des vers. 6+6 a
Or, en juin, la Lusace,⎟ en août, les Moraves, 6+6 a
Font la fête du trône⎟ et sacrent leurs margraves : 6+6 a
C'est aujourd'hui le jour⎟ du burg mystérieux ; 6+6 a
Mahaud viendra ce soir⎟ souper chez ses aïeux. 6+6 a
355 Qu'est-ce que tout cela⎟ fait à l'herbe des plaines, 6+6 a
Aux oiseaux, à la fleur,⎟ au nuage, aux fontaines ? 6+6 a
Qu'est-ce que tout cela⎟ fait aux arbres des bois, 6+6 a
Que le peuple ait des jougs⎟ et que l'homme ait des rois ? 6+6 a
L'eau coule, le vent passe,⎟ et murmure : Qu'importe ? 6+6 a
VII
LA SALLE À MANGER
360 La salle est gigantesque ;⎟ elle n'a qu'une porte ; 6+6 a
Le mur fuit dans la brume⎟ et semble illimité ; 6+6 a
En face de la porte,⎟ à l'autre extrémité, 6+6 a
Brille, étrange et splendide,⎟ une table adossée 6+6 a
Au fond de ce livide⎟ et froid rez-de-chaussée ; 6+6 a
365 La salle a pour plafond⎟ les charpentes du toit ; 6+6 a
Cette table n'attend⎟ qu'un convive ; on n'y voit 6+6 a
Qu'un fauteuil, sous un dais⎟ qui pend aux poutres noires ; 6+6 a
Les anciens temps ont peint⎟ sur le mur leurs histoires, 6+6 a
Le fier combat du roi⎟ des vendes Thassilo 6+6 a
370 Contre Nemrod sur terre⎟ et Neptune sur l'eau, 6+6 a
Le fleuve Rhin trahi⎟ par la rivière Meuse, 6+6 a
Et, groupes blêmissants⎟ sur la paroi brumeuse, 6+6 a
Odin, le loup Fenris⎟ et le serpent Asgar ; 6+6 a
Et toute la lumière⎟ éclairant ce hangar, 6+6 a
375 Qui semble d'un dragon⎟ avoir été l'étable, 6+6 a
Vient d'un flambeau sinistre⎟ allumé sur la table ; 6+6 a
C'est le grand chandelier⎟ aux sept branches de fer 6+6 a
Que l'archange Attila⎟ rapporta de l'enfer 6+6 a
Après qu'il eut vaincu⎟ le Mammon, et sept âmes 6+6 a
380 Furent du noir flambeau⎟ les sept premières flammes. 6+6 a
Toute la salle semble⎟ un grand linéament 6+6 a
D'abîme, modelé⎟ dans l'ombre vaguement ; 6+6 a
Au fond, la table éclate⎟ avec la brusquerie 6+6 a
De la clarté heurtant⎟ des blocs d'orfèvrerie ; 6+6 a
385 De beaux faisans tués⎟ par les traîtres faucons, 6+6 a
Des viandes froides, force⎟ aiguières et flacons 6+6 a
Chargent la table où s'offre⎟ une opulente agape ; 6+6 a
Les plats bordés de fleurs⎟ sont en vermeil ; la nappe 6+6 a
Vient de Prise, pays⎟ célèbre par ses draps ; 6+6 a
390 Et, pour les fruits, brugnons,⎟ fraises, pommes, cédrats, 6+6 a
Les pâtres de la Murg⎟ ont sculpté les sébiles ; 6+6 a
Ces orfèvres du bois⎟ sont des rustres habiles 6+6 a
Qui font sur une écuelle⎟ ondoyer des jardins 6+6 a
Et des monts où l'on voit⎟ fuir des chasses aux daims ; 6+6 a
395 Sur une vasque d'or⎟ aux anses florentines, 6+6 a
Des actéons cornus⎟ et chaussés de bottines 6+6 a
Luttent, l'épée au poing,⎟ contre des lévriers ; 6+6 a
Des branches de glaïeuls⎟ et de genévriers, 6+6 a
Des roses, des bouquets⎟ d'anis, une jonchée 6+6 a
400 De sauge tout en fleur⎟ nouvellement fauchée, 6+6 a
Couvrent d'un frais parfum⎟ de printemps répandu 6+6 a
Un tapis d'Ispahan⎟ sous la table étendu. 6+6 a
Dehors, c'est la ruine⎟ et c'est la solitude. 6+6 a
On entend, dans sa rauque⎟ et vaste inquiétude, 6+6 a
405 Passer sur le hallier⎟ par l'été rajeuni 6+6 a
Le vent, onde de l'ombre⎟ et flot de l'infini. 6+6 a
On a remis partout⎟ des vitres aux verrières 6+6 a
Qu'ébranle la rafale⎟ arrivant des clairières ; 6+6 a
L'étrange dans ce lieu⎟ ténébreux et rêvant, 6+6 a
410 Ce serait que celui⎟ qu'on attend fût vivant ; 6+6 a
Aux lueurs du sept-bras,⎟ qui fait flamboyer presque 6+6 a
Les vagues yeux épars⎟ sur la lugubre fresque, 6+6 a
On voit le long des murs,⎟ par place, un escabeau, 6+6 a
Quelque long coffre obscur⎟ à meubler le tombeau, 6+6 a
415 Et des buffets chargés⎟ de cuivre et de faïence ; 6+6 a
Et la porte, effrayante⎟ et sombre confiance, 6+6 a
Est formidablement⎟ ouverte sur la nuit. 6+6 a
Rien ne parle en ce lieu⎟ d'où tout homme s'enfuit. 6+6 a
La terreur, dans les coins⎟ accroupie, attend l'hôte. 6+6 a
420 Cette salle à manger⎟ de titans est si haute, 6+6 a
Qu'en égarant, de poutre⎟ en poutre, son regard 6+6 a
Aux étages confus⎟ de ce plafond hagard, 6+6 a
On est presque étonné⎟ de n'y pas voir d'étoiles. 6+6 a
L'araignée est géante⎟ en ces hideuses toiles 6+6 a
425 Flottant là-haut, parmi⎟ les madriers profonds 6+6 a
Que mordent aux deux bouts⎟ les gueules des griffons. 6+6 a
La lumière a l'air noire⎟ et la salle a l'air morte. 6+6 a
La nuit retient son souffle.⎟ On dirait que la porte 6+6 a
A peur de remuer⎟ tout haut ses deux battants. 6+6 a
VIII
CE QU'ON Y VOIT ENCORE
430 Mais ce que cette salle,⎟ antre obscur des vieux temps, 6+6 a
A de plus sépulcral⎟ et de plus redoutable, 6+6 a
Ce n'est pas le flambeau,⎟ ni le dais, ni la table ; 6+6 a
C'est, le long de deux rangs⎟ d'arches et de piliers, 6+6 a
Deux files de chevaux⎟ avec leurs chevaliers. 6+6 a
435 Chacun à son pilier⎟ s'adosse et tient sa lance ; 6+6 a
L'arme droite, ils se font⎟ vis-à-vis en silence ; 6+6 a
Les chanfreins sont lacés ;⎟ les harnais sont bouclés ; 6+6 a
Les chatons des cuissards⎟ sont barrés de leurs clés ; 6+6 a
Les trousseaux de poignards⎟ sur l'arçon se répandent ; 6+6 a
440 Jusqu'aux pieds des chevaux⎟ les caparaçons pendent ; 6+6 a
Les cuirs sont agrafés ;⎟ les ardillons d'airain 6+6 a
Attachent l'éperon,⎟ serrent le gorgerin ; 6+6 a
La grande épée à mains⎟ brille au croc de la selle ; 6+6 a
La hache est sur le dos,⎟ la dague est sous l'aisselle ; 6+6 a
445 Les genouillères ont⎟ leur boutoir meurtrier, 6+6 a
Les mains pressent la bride⎟ et les pieds l'étrier ; 6+6 a
Ils sont prêts ; chaque heaume⎟ est masqué de son crible ; 6+6 a
Tous se taisent ; pas un⎟ ne bouge ; c'est terrible. 6+6 a
Les chevaux monstrueux⎟ ont la corne au frontail ; 6+6 a
450 Si Satan est berger,⎟ c'est là son noir bétail. 6+6 a
Pour en voir de pareils⎟ dans l'ombre, il faut qu'on dorme ; 6+6 a
Ils sont comme engloutis⎟ sous la housse difforme ; 6+6 a
Les cavaliers sont froids,⎟ calmes, graves, armés, 6+6 a
Effroyables, les poings⎟ lugubrement fermés ; 6+6 a
455 Si l'enfer tout à coup⎟ ouvrait ces mains fantômes, 6+6 a
On verrait quelque lettre⎟ affreuse dans leurs paumes. 6+6 a
De la brume du lieu⎟ leur stature s'accroît. 6+6 a
Autour d'eux l'ombre a peur⎟ et les piliers ont froid. 6+6 a
O nuit, qu'est-ce que c'est⎟ que ces guerriers livides ? 6+6 a
460 Chevaux et chevaliers⎟ sont des armures vides, 6+6 a
Mais debout. Ils ont tous⎟ encor le geste fier, 6+6 a
L'air fauve, et, quoique étant⎟ de l'ombre, ils sont du fer. 6+6 a
Sont-ce des larves ? Non ;⎟ et sont-ce des statues ? 6+6 a
Non. C'est de la chimère⎟ et de l'horreur, vêtues 6+6 a
465 D'airain, et, des bas-fonds⎟ de ce monde puni, 6+6 a
Faisant une menace⎟ obscure à l'infini ; 6+6 a
Devant cette impassible⎟ et morne chevauchée, 6+6 a
L'âme tremble et se sent⎟ des spectres approchée, 6+6 a
Comme si l'on voyait⎟ la halte des marcheurs 6+6 a
470 Mystérieux que l'aube⎟ efface en ses blancheurs. 6+6 a
Si quelqu'un, à cette heure,⎟ osait franchir la porte, 6+6 a
A voir se regarder⎟ ces masques de la sorte, 6+6 a
Il croirait que la mort,⎟ à de certains moments, 6+6 a
Rhabillant l'homme, ouvrant⎟ les sépulcres dormants, 6+6 a
475 Ordonne, hors du temps,⎟ de l'espace et du nombre, 6+6 a
Des confrontations⎟ de fantômes dans l'ombre. 6+6 a
Les linceuls ne sont pas⎟ plus noirs que ces armets ; 6+6 a
Les tombeaux, quoique sourds⎟ et voilés pour jamais, 6+6 a
Ne sont pas plus glacés⎟ que ces brassards ; les bières 6+6 a
480 N'ont pas leurs ais hideux⎟ mieux joints que ces jambières ; 6+6 a
Le casque semble un crâne,⎟ et, de squames couverts, 6+6 a
Les doigts des gantelets⎟ luisent comme des vers ; 6+6 a
Ces robes de combat⎟ ont des plis de suaires ; 6+6 a
Ces pieds pétrifiés⎟ siéraient aux ossuaires ; 6+6 a
485 Ces piques ont des bois⎟ lourds et vertigineux 6+6 a
Où des têtes de mort⎟ s'ébauchent dans les nœuds. 6+6 a
Ils sont tous arrogants⎟ sur la selle, et leurs bustes 6+6 a
Achèvent les poitrails⎟ des destriers robustes ; 6+6 a
Les mailles sur leurs flancs⎟ croisent leurs durs tricots ; 6+6 a
490 Le mortier des marquis⎟ près des tortils ducaux 6+6 a
Rayonne, et sur l'écu,⎟ le casque et la rondache, 6+6 a
La perle triple alterne⎟ avec les feuilles d'ache ; 6+6 a
La chemise de guerre⎟ et le manteau de roi 6+6 a
Sont si larges qu'ils vont⎟ du maître au palefroi ; 6+6 a
495 Les plus anciens harnais⎟ remontent jusqu'à Rome ; 6+6 a
L'armure du cheval⎟ sous l'armure de l'homme 6+6 a
Vit d'une vie horrible,⎟ et guerrier et coursier 6+6 a
Ne font qu'une seule hydre⎟ aux écailles d'acier. 6+6 a
L'histoire est là ; ce sont⎟ toutes les panoplies 6+6 a
500 Par qui furent jadis⎟ tant d'œuvres accomplies ; 6+6 a
Chacune, avec son timbre⎟ en forme de delta, 6+6 a
Semble la vision⎟ du chef qui la porta ; 6+6 a
Là sont les ducs sanglants⎟ et les marquis sauvages 6+6 a
Qui portaient pour pennons⎟ au milieu des ravages 6+6 a
505 Des saints dorés et peints⎟ sur des peaux de poissons. 6+6 a
Voici Geth, qui criait⎟ aux slaves : Avançons ! 6+6 a
Mundiaque, Ottocar,⎟ Platon, Ladislas Cunne, 6+6 a
Welf, dont l'écu portait :⎟ « Ma peur se nomme Aucune. » 6+6 a
Zultan, Nazamustus,⎟ Othon le Chassieux ; 6+6 a
510 Depuis Spignus jusqu'à⎟ Spartibor aux trois yeux, 6−6 a
Toute la dynastie⎟ effrayante d'Antée 6+6 a
Semble là sur le bord⎟ des siècles arrêtée. 6+6 a
Que font-ils là, debout⎟ et droits ? Qu'attendent-ils ? 6+6 a
L'aveuglement remplit⎟ l'armet aux durs sourcils. 6+6 a
515 L'arbre est là sans la sève⎟ et le héros sans l'âme ; 6+6 a
Où l'on voit des yeux d'ombre⎟ on vit des yeux de flamme ; 6+6 a
La visière aux trous ronds⎟ sert de masque au néant ; 6+6 a
Le vide s'est fait spectre⎟ et rien s'est fait géant ; 6+6 a
Et chacun de ces hauts⎟ cavaliers est l'écorce 6+6 a
520 De l'orgueil, du défi,⎟ du meurtre et de la force : 6+6 a
Le sépulcre glacé⎟ les tient ; la rouille mord 6+6 a
Ces grands casques épris⎟ d'aventure et de mort, 6+6 a
Que baisait leur maîtresse⎟ auguste, la bannière ; 6+6 a
Pas un brassard ne peut⎟ remuer sa charnière ; 6+6 a
525 Les voilà tous muets,⎟ eux qui rugissaient tous, 6+6 a
Et, grondant et grinçant,⎟ rendaient les clairons fous ; 6+6 a
Le heaume affreux n'a plus⎟ de cri dans ses gencives ; 6+6 a
Ces armures, jadis⎟ fauves et convulsives, 6+6 a
Ces hauberts, autrefois⎟ pleins d'un souffle irrité, 6+6 a
530 Sont venus s'échouer⎟ dans l'immobilité, 6+6 a
Regarder devant eux⎟ l'ombre qui se prolonge, 6+6 a
Et prendre dans la nuit⎟ la figure du songe. 6+6 a
Ces deux files, qui vont⎟ depuis le morne seuil 6+6 a
Jusqu'au fond où l'on voit⎟ la table et le fauteuil, 6+6 a
535 Laissent entre leurs fronts⎟ une ruelle étroite ; 6+6 a
Les marquis sont à gauche⎟ et les ducs sont à droite ; 6+6 a
Jusqu'au jour où le toit⎟ que Spignus crénela, 6+6 a
Chargé d'ans, croulera⎟ sur leur tête, ils sont là, 6+6 a
Inégaux face à face,⎟ et pareils côte à côte. 6+6 a
540 En dehors des deux rangs,⎟ en avant, tête haute, 6+6 a
Comme pour commander⎟ le funèbre escadron 6+6 a
Qu'éveillera le bruit⎟ du suprême clairon, 6+6 a
Les vieux sculpteurs ont mis⎟ un cavalier de pierre, 6+6 a
Charlemagne, ce roi⎟ qui de toute la terre 6+6 a
545 Fit une table ronde⎟ à douze chevaliers. 6+6 a
Les cimiers surprenants,⎟ tragiques, singuliers, 6+6 a
Cauchemars entrevus⎟ dans le sommeil sans bornes, 6+6 a
Sirènes aux seins nus,⎟ mélusines, licornes, 6+6 a
Farouches bois de cerfs,⎟ aspics, alérions, 6+6 a
550 Sur la rigidité⎟ des pâles morions, 6+6 a
Semblent une forêt⎟ de monstres qui végète ; 6+6 a
L'un penche en avant, l'autre⎟ en arrière se jette ; 6+6 a
Tous ces êtres, dragons,⎟ cerbères orageux, 6+6 a
Que le bronze et le rêve⎟ ont créés dans leurs jeux, 6+6 a
555 Lions volants, serpents⎟ ailés, guivres palmées, 6+6 a
Faits pour l'effarement⎟ des livides armées, 6+6 a
Espèces de démons⎟ composés de terreur, 6+6 a
Qui sur le heaume altier⎟ des barons en fureur 6+6 a
Hurlaient, accompagnant⎟ la bannière géante, 6+6 a
560 Sur les cimiers glacés⎟ songent, gueule béante, 6+6 a
Comme s'ils s'ennuyaient,⎟ trouvant les siècles longs ; 6+6 a
Et, regrettant les morts⎟ saignant sous les talons, 6+6 a
Les trompettes, la poudre⎟ immense, la bataille, 6+6 a
Le carnage, on dirait⎟ que l'Épouvante bâille. 6+6 a
565 Le métal fait reluire,⎟ en reflets durs et froids, 6+6 a
Sa grande larme au mufle⎟ obscur des palefrois ; 6+6 a
De ces spectres pensifs⎟ l'odeur des temps s'exhale ; 6+6 a
Leur ombre est formidable⎟ au plafond de la salle ; 6+6 a
Aux lueurs du flambeau⎟ frissonnant, au-dessus 6+6 a
570 Des blêmes cavaliers⎟ vaguement aperçus, 6+6 a
Elle remue et croît⎟ dans les ténébreux faîtes ; 6+6 a
Et la double rangée⎟ horrible de ces têtes 6+6 a
Fait, dans l'énormité⎟ des vieux combles fuyants, 6+6 a
De grands nuages noirs⎟ aux profils effrayants. 6+6 a
575 Et tout est fixe, et pas⎟ un coursier ne se cabre 6+6 a
Dans cette légion⎟ de la guerre macabre ; 6+6 a
Oh ! ces hommes masqués⎟ sur ces chevaux voilés, 6+6 a
Chose affreuse !
A la brume⎟ éternelle mêlés, 6+6 a
Ayant chez les vivants⎟ fini leur tâche austère, 6+6 a
580 Muets, ils sont tournés⎟ du côté du mystère ; 6+6 a
Ces sphinx ont l'air, au seuil⎟ du gouffre où rien ne luit, 6+6 a
De regarder l'énigme⎟ en face dans la nuit, 6+6 a
Comme si, prêts à faire,⎟ entre les bleus pilastres, 6+6 a
Sous leurs sabots d'acier⎟ étinceler les astres, 6+6 a
585 Voulant pour cirque l'ombre,⎟ ils provoquaient d'en bas, 6+6 a
Pour on ne sait quels fiers⎟ et funèbres combats, 6+6 a
Dans le champ sombre où n'ose⎟ aborder la pensée, 6+6 a
La sinistre visière⎟ au fond des cieux baissée. 6+6 a
IX
BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER
C'est là qu'Éviradnus⎟ entre ; Gasclin le suit. 6+6 a
590 Le mur d'enceinte étant⎟ presque partout détruit, 6+6 a
Cette porte, ancien seuil⎟ des marquis patriarches 6+6 a
Qu'au-dessus de la cour⎟ exhaussent quelques marches, 6+6 a
Domine l'horizon,⎟ et toute la forêt 6+6 a
Autour de son perron⎟ comme un gouffre apparaît. 6+6 a
595 L'épaisseur du vieux roc⎟ de Corbus est propice 6+6 a
A cacher plus d'un sourd⎟ et sanglant précipice ; 6+6 a
Tout le burg, et la salle⎟ elle-même, dit-on, 6+6 a
Sont bâtis sur des puits⎟ faits par le duc Platon ; 6+6 a
Le plancher sonne ; on sent⎟ au-dessous des abîmes. 6+6 a
600 — Page, dit ce chercheur⎟ d'aventures sublimes, 6+6 a
Viens. Tu vois mieux que moi,⎟ qui n'ai plus de bons yeux, 6+6 a
Car la lumière est femme⎟ et se refuse aux vieux ; 6+6 a
Bah ! voit toujours assez⎟ qui regarde en arrière. 6+6 a
On découvre d'ici⎟ la route et la clairière ; 6+6 a
605 Garçon, vois-tu là-bas⎟ venir quelqu'un ? — Gasclin 6+6 a
Se penche hors du seuil ;⎟ la lune est dans son plein, 6+6 a
D'une blanche lueur⎟ la clairière est baignée. 6+6 a
— Une femme à cheval.⎟ Elle est accompagnée. 6+6 a
— De qui ? Gasclin répond :⎟ — Seigneur, j'entends les voix 6+6 a
610 De deux hommes parlant⎟ et riant, et je vois 6+6 a
Trois ombres de chevaux⎟ qui passent sur la route. 6+6 a
— Bien, dit Éviradnus.⎟ Ce sont eux. Page, écoute. 6+6 a
Tu vas partir d'ici.⎟ Prends un autre chemin. 6+6 a
Va-t'en sans être vu.⎟ Tu reviendras demain 6+6 a
615 Avec nos deux chevaux,⎟ frais, en bon équipage, 6+6 a
Au point du jour. C'est dit.⎟ Laisse-moi seul. — Le page 6+6 a
Regardant son bon maître⎟ avec des yeux de fils, 6+6 a
Dit : — Si je demeurais ?⎟ Ils sont deux. — Je suffis. 6+6 a
Va.
X
ÉVIRADNUS IMMOBILE
Le héros est seul⎟ sous ces grands murs sévères. 6+6 a
620 Il s'approche un moment⎟ de la table où les verres 6+6 a
Et les hanaps, dorés⎟ et peints, petits et grands, 6+6 a
Sont étagés, divers⎟ pour les vins différents ; 6+6 a
Il a soif ; les flacons⎟ tentent sa lèvre avide ; 6+6 a
Mais la goutte qui reste⎟ au fond d'un verre vide 6+6 a
625 Trahirait que quelqu'un⎟ dans la salle est vivant ; 6+6 a
Il va droit aux chevaux.⎟ Il s'arrête devant 6+6 a
Celui qui le plus près⎟ de la table étincelle, 6+6 a
Il prend le cavalier⎟ et l'arrache à la selle ; 6+6 a
La panoplie en vain⎟ lui jette un pâle éclair, 6+6 a
630 Il saisit corps à corps⎟ le fantôme de fer, 6+6 a
Et l'emporte au plus noir⎟ de la salle ; et, pliée 6+6 a
Dans la cendre et la nuit,⎟ l'armure humiliée 6+6 a
Reste adossée au mur⎟ comme un héros vaincu ; 6+6 a
Éviradnus lui prend⎟ sa lance et son écu, 6+6 a
635 Monte en selle à sa place,⎟ et le voilà statue. 6+6 a
Pareil aux autres, froid,⎟ la visière abattue, 6+6 a
On n'entend pas un souffle⎟ à sa lèvre échapper, 6+6 a
Et le tombeau pourrait⎟ lui-même s'y tromper. 6+6 a
Tout est silencieux⎟ dans la salle terrible. 6+6 a
XI
UN PEU DE MUSIQUE
640 Écoutez ! — Comme un nid⎟ qui murmure invisible, 6+6 a
Un bruit confus s'approche,⎟ et des rires, des voix, 6+6 a
Des pas, sortent du fond⎟ vertigineux des bois. 6+6 a
Et voici qu'à travers⎟ la grande forêt brune 6+6 a
Qu'emplit la rêverie⎟ immense de la lune, 6+6 a
645 On entend frissonner⎟ et vibrer mollement, 6+6 a
Communiquant au bois⎟ son doux frémissement, 6+6 a
La guitare des monts⎟ d'Inspruck, reconnaissable 6+6 a
Au grelot de son manche⎟ où sonne un grain de sable ; 6+6 a
Il s'y mêle la voix⎟ d'un homme, et ce frisson 6+6 a
650 Prend un sens et devient⎟ une vague chanson. 6+6 a
« Si tu veux, faisons un rêve. 7 a
Montons sur deux palefrois ; 7 b
Tu m'emmènes, je t'enlève. 7 a
L'oiseau chante dans les bois. 7 b
655 « Je suis ton maître et ta proie ; 7 a
Partons, c'est la fin du jour ; 7 b
Mon cheval sera la joie, 7 a
Ton cheval sera l'amour. 7 b
« Nous ferons toucher leurs têtes ; 7 a
660 Les voyages sont aisés ; 7 b
Nous donnerons à ces bêtes 7 a
Une avoine de baisers. 7 b
« Viens ! nos doux chevaux mensonges 7 a
Frappent du pied tous les deux, 7 b
665 Le mien au fond de mes songes, 7 a
Et le tien au fond des cieux. 7 b
« Un bagage est nécessaire ; 7 a
Nous emporterons nos vœux, 7 b
Nos bonheurs, notre misère, 7 a
670 Et la fleur de tes cheveux. 7 b
« Viens, le soir brunit les chênes, 7 a
Le moineau rit ; ce moqueur 7 b
Entend le doux bruit des chaînes 7 a
Que tu m'as mises au cœur. 7 b
675 « Ce ne sera point ma faute 7 a
Si les forêts et les monts, 7 b
En nous voyant côte à côte, 7 a
Ne murmurent pas : Aimons ! 7 b
« Viens, sois tendre, je suis ivre. 7 a
680 O les verts taillis mouillés ! 7 b
Ton souffle te fera suivre 7 a
Des papillons réveillés. 7 b
« L'envieux oiseau nocturne, 7 a
Triste, ouvrira son œil rond ; 7 b
685 Les nymphes, penchant leur urne, 7 a
Dans les grottes souriront, 7 b
« Et diront : « Sommes-nous folles ! 7 a
« C'est Léandre avec Héro ; 7 b
« En écoutant leurs paroles 7 a
690 « Nous laissons tomber notre eau. » 7 b
« Allons-nous-en par l'Autriche ! 7 a
Nous aurons l'aube à nos fronts ; 7 b
Je serai grand, et toi riche, 7 a
Puisque nous nous aimerons. 7 b
695 Allons-nous-en par la terre, 7 a
Sur nos deux chevaux charmants, 7 b
Dans l'azur, dans le mystère, 7 a
Dans les éblouissements ! 7 b
« Nous entrerons à l'auberge, 7 a
700 Et nous paierons l'hôtelier 7 b
De ton sourire de vierge, 7 a
De mon bonjour d'écolier. 7 b
Tu seras dame, et moi comte ; 7 a
Viens, mon cœur s'épanouit, 7 b
705 Viens, nous conterons ce conte 7 a
Aux étoiles de la nuit. » 7 b
La mélodie encor⎟ quelques instants se traîne 6+6 a
Sous les arbres bleuis⎟ par la lune sereine, 6+6 a
Puis tremble, puis expire,⎟ et la voix qui chantait 6+6 a
710 S'éteint comme un oiseau⎟ se pose ; tout se tait. 6+6 a
XII
LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZÉNO
Soudain, au seuil lugubre⎟ apparaissent trois têtes 6+6 a
Joyeuses, et d'où sort⎟ une lueur de fêtes ; 6+6 a
Deux hommes, une femme⎟ en robe de drap d'or. 6+6 a
L'un des hommes paraît⎟ trente ans ; l'autre est encor 6+6 a
715 Plus jeune, et sur son dos⎟ il porte en bandoulière 6+6 a
La guitare où s'enlace⎟ une branche de lierre ; 6+6 a
Il est grand et blond ; l'autre⎟ est petit, pâle et brun ; 6+6 a
Ces hommes, qu'on dirait⎟ faits d'ombre et de parfum, 6+6 a
Sont beaux, mais le démon⎟ dans leur beauté grimace ; 6+6 a
720 Avril a de ces fleurs⎟ où rampe une limace. 6+6 a
— Mon grand Joss, mon petit⎟ Zéno, venez ici. 6+6 a
Voyez. C'est effrayant.⎟
Celle qui parle ainsi 6+6 a
C'est madame Mahaud ;⎟ le clair de lune semble 6+6 a
Caresser sa beauté⎟ qui rayonne et qui tremble, 6+6 a
725 Comme si ce doux être⎟ était de ceux que l'air 6+6 a
Crée, apporte et remporte⎟ en un céleste éclair. 6+6 a
— Passer ici la nuit !⎟ Certe, un trône s'achète ! 6+6 a
Si vous n'étiez venus⎟ m'escorter en cachette, 6+6 a
Dit-elle, je serais⎟ vraiment morte de peur. 6+6 a
730 La lune éclaire auprès⎟ du seuil, dans la vapeur, 6+6 a
Un des grands chevaliers⎟ adossés aux murailles. 6+6 a
— Comme je vous vendrais⎟ à l'encan ces ferrailles ! 6+6 a
Dit Zéno ; je ferais,⎟ si j'étais le marquis, 6+6 a
De ce tas de vieux clous⎟ sortir des vins exquis, 6+6 a
735 Des galas, des tournois,⎟ des bouffons, et des femmes. 6+6 a
Et, frappant cet airain⎟ d'où sort le bruit des âmes, 6+6 a
Cette armure où l'on voit⎟ frémir le gantelet, 6+6 a
Calme et riant, il donne⎟ au sépulcre un soufflet. 6+6 a
— Laissez donc mes aïeux,⎟ dit Mahaud qui murmure. 6+6 a
740 Vous êtes trop petit⎟ pour toucher cette armure. 6+6 a
Zéno Pâlit. Mais Joss :⎟ — Ça, des aïeux ! J'en ris. 6+6 a
Tous ces bonshommes noirs⎟ sont des nids de souris. 6+6 a
Pardieu ! pendant qu'ils ont⎟ l'air terrible, et qu'ils songent, 6+6 a
Écoutez, on entend⎟ le bruit des dents qui rongent. 6+6 a
745 Et dire qu'en effet⎟ autrefois tout cela 6+6 a
S'appelait Ottocar,⎟ Othon, Platon, Bela ! 6+6 a
Hélas ! la fin n'est pas⎟ plaisante, et déconcerte. 6+6 a
Soyez donc ducs et rois !⎟ Je ne voudrais pas, certe, 6+6 a
Avoir été colosse,⎟ avoir été héros, 6+6 a
750 Madame, avoir empli⎟ de morts des tombereaux, 6+6 a
Pour que, sous ma farouche⎟ et fière bourguignote, 6+6 a
Moi prince et spectre, un rat⎟ paisible me grignote ! 6+6 a
— C'est que ce n'est point là⎟ votre état, dit Mahaud. 6+6 a
Chantez, soit ; mais ici⎟ ne parlez pas trop haut. 6+6 a
755 — Bien dit, reprit Zéno.⎟ C'est un lieu de prodiges. 6+6 a
Et, quant à moi, je vois⎟ des serpentes, des stryges, 6+6 a
Tout un fourmillement⎟ de monstres, s'ébaucher 6+6 a
Dans la brume qui sort⎟ des fentes du plancher. 6+6 a
Mahaud frémit.
— Ce vin⎟ que l'abbé m'a fait boire, 6+6 a
760 Va bientôt m'endormir⎟ d'une façon très noire ; 6+6 a
Jurez-moi de rester⎟ près de moi.
— J'en réponds, 6+6 a
Dit Joss ; et Zéno dit :⎟ — Je le jure. Soupons. 6+6 a
XIII
ILS SOUPENT
Et, riant et chantant,⎟ ils s'en vont vers la table. 6+6 a
— Je fais Joss chambellan⎟ et Zéno connétable, 6+6 a
765 Dit Mahaud. Et tous trois⎟ causent, joyeux et beaux, 6+6 a
Elle sur le fauteuil,⎟ eux sur des escabeaux ; 6+6 a
Joss mange, Zéno boit,⎟ Mahaud rêve. La feuille 6+6 a
N'a pas de bruit distinct⎟ qu'on note et qu'on recueille, 6+6 a
Ainsi va le babil⎟ sans force et sans lien ; 6+6 a
770 Joss par moments fredonne⎟ un chant tyrolien, 6+6 a
Et fait rire ou pleurer⎟ la guitare ; les contes 6+6 a
Se mêlent aux gaîtés⎟ fraîches, vives et promptes. 6+6 a
Mahaud dit : — Savez-vous⎟ que vous êtes heureux ? 6+6 a
— Nous sommes bien portants,⎟ jeunes, fous, amoureux, 6+6 a
775 C'est vrai. — De plus, tu sais⎟ le latin comme un prêtre, 6+6 a
Et Joss chante fort bien.⎟ — Oui, nous avons un maître 6+6 a
Qui nous donne cela⎟ par-dessus le marché. 6+6 a
— Quel est son nom ? — Pour nous⎟ Satan, pour vous Péché, 6+6 a
Dit Zéno, caressant⎟ jusqu'en sa raillerie. 6+6 a
780 — Ne riez pas ainsi,⎟ je ne veux pas qu'on rie. 6+6 a
Paix, Zéno ! Parle-moi,⎟ toi, Joss, mon chambellan. 6+6 a
— Madame, Viridis,⎟ comtesse de Milan, 6+6 a
Fut superbe ; Diane⎟ éblouissait le pâtre ; 6+6 a
Aspasie, Isabeau⎟ de Saxe, Cléopâtre, 6+6 a
785 Sont des noms devant qui⎟ la louange se tait ; 6+6 a
Rhodope fut divine ;⎟ Érylésis était 6+6 a
Si belle, que Vénus,⎟ jalouse de sa gorge, 6+6 a
La traîna toute nue⎟ en la céleste forge 6+6 a
Et la fit sur l'enclume⎟ écraser par Vulcain ; 6+6 a
790 Eh bien ! autant l'étoile⎟ éclipse le sequin, 6+6 a
Autant le temple éclipse⎟ un monceau de décombres, 6+6 a
Autant vous effacez⎟ toutes ces belles ombres ! 6+6 a
Ces coquettes qui font⎟ des mines dans l'azur, 6+6 a
Les elfes, les péris,⎟ ont le front jeune et pur 6+6 a
795 Moins que vous, et pourtant⎟ le vent et ses bouffées 6+6 a
Les ont galamment d'ombre⎟ et de rayons coiffées. 6+6 a
— Flatteur, tu chantes bien,⎟ dit Mahaud. Joss reprend : 6+6 a
— Si j'étais, sous le ciel⎟ splendide et transparent, 6+6 a
Ange, fille ou démon,⎟ s'il fallait que j'apprisse 6+6 a
800 La grâce, la gaîté,⎟ le rire et le caprice, 6+6 a
Altesse, je viendrais⎟ à l'école chez vous. 6+6 a
Vous êtes une fée⎟ aux yeux divins et doux, 6+6 a
Ayant pour un vil sceptre⎟ échangé sa baguette. — 6+6 a
Mahaud songe : — On dirait⎟ que ton regard me guette, 6+6 a
805 Tais-toi. Voyons, de vous⎟ tout ce que je connais, 6+6 a
C'est que Joss est bohême⎟ et Zéno polonais, 6+6 a
Mais vous êtes charmants ;⎟ et pauvres ; oui, vous l'êtes ; 6+6 a
Moi, je suis riche ; eh bien !⎟ demandez-moi, poètes, 6+6 a
Tout ce que vous voudrez.⎟ — Tout ! je vous prends au mot, 6+6 a
810 Répond Joss. Un baiser.⎟ — Un baiser ! dit Mahaud, 6+6 a
Surprise en ce chanteur⎟ d'une telle pensée, 6+6 a
Savez-vous qui je suis ?⎟ — Et fière et courroucée, 6+6 a
Elle rougit. Mais Joss⎟ n'est pas intimidé. 6+6 a
— Si je ne le savais,⎟ aurais-je demandé 6+6 a
815 Une faveur qu'il faut⎟ qu'on obtienne, ou qu'on prenne ? 6+6 a
Il n'est don que de roi⎟ ni baiser que de reine. 6+6 a
— Reine ! et Mahaud sourit.⎟
XIV
APRÈS SOUPER
Cependant, par degrés, 6+6 a
Le narcotique éteint⎟ ses yeux d'ombre enivrés ; 6+6 a
Zéno l'observe, un doigt⎟ sur la bouche ; elle penche 6+6 a
820 La tête, et, souriant,⎟ s'endort, sereine et blanche. 6+6 a
Zéno lui prend la main⎟ qui retombe.
— Elle dort ! 6+6 a
Dit Zéno ; maintenant,⎟ vite, tirons au sort. 6+6 a
D'abord, à qui l'état ?⎟ Ensuite, à qui la fille ? 6+6 a
Dans ces deux profils d'homme⎟ un œil de tigre brille. 6+6 a
825 — Frère, dit Joss, parlons⎟ politique à présent. 6+6 a
La Mahaud dort et fait⎟ quelque rêve innocent ; 6+6 a
Nos griffes sont dessus.⎟ Nous avons cette folle, 6+6 a
L'ami de dessous terre⎟ est sûr et tient parole ; 6+6 a
Le hasard, grâce à lui,⎟ ne nous a rien ôté 6+6 a
830 De ce que nous avons⎟ construit et comploté ; 6+6 a
Tout nous a réussi.⎟ Pas de puissance humaine 6+6 a
Qui nous puisse arracher⎟ la femme et le domaine. 6+6 a
Concluons. Guerroyer,⎟ se chamailler pour rien, 6+6 a
Pour un oui, pour un non,⎟ pour un dogme arien 6+6 a
835 Dont le pape sournois⎟ rira dans la coulisse, 6+6 a
Pour quelque fille ayant⎟ une peau fraîche et lisse, 6+6 a
Des yeux bleus et des mains⎟ blanches comme le lait, 6+6 a
C'était bon dans le temps⎟ où l'on se querellait 6+6 a
Pour la croix byzantine⎟ ou pour la croix latine, 6+6 a
840 Et quand Pépin tenait⎟ un synode à Leptine, 6+6 a
Et quand Rodolphe et Jean,⎟ comme deux hommes soûls, 6+6 a
Glaive au poing, s'arrachaient⎟ leur Agnès de deux sous ; 6+6 a
Aujourd'hui, tout est mieux⎟ et les mœurs sont plus douces, 6+6 a
Frère, on ne se met plus⎟ ainsi la guerre aux trousses, 6+6 a
845 Et l'on sait en amis⎟ régler un différend ; 6+6 a
As-tu des dés ?
— J'en ai.⎟
— Celui qui gagne prend 6+6 a
Le marquisat ; celui⎟ qui perd a la marquise. 6+6 a
— Bien.
— J'entends du bruit.
— Non,⎟ dit Zéno, c'est la bise 6+6 a
Qui souffle bêtement⎟ et qu'on prend pour quelqu'un. 6+6 a
As-tu peur ?
850 — Je n'ai peur⎟ de rien, que d'être à jeun, 6+6 a
Répond Joss, et sur moi⎟ que les gouffres s'écroulent ! 6+6 a
— Finissons. Que le sort⎟ décide.
Les dés roulent. 6+6 a
— Quatre.
Joss prend les dés.⎟
— Six. Je gagne tout net, 6+6 a
J'ai trouvé la Lusace⎟ au fond de ce cornet. 6+6 a
855 Dès demain, j'entre en danse⎟ avec tout mon orchestre. 6+6 a
Taxes partout. Payez.⎟ La corde ou le séquestre. 6+6 a
Des trompettes d'airain⎟ seront mes galoubets. 6+6 a
Les impôts, cela pousse⎟ en plantant des gibets. 6+6 a
Zéno dit : J'ai la fille.⎟ Eh bien ! je le préfère. 6+6 a
— Elle est belle, dit Joss.⎟
— Pardieu !
860 — Qu'en vas-tu faire ? 6+6 a
— Un cadavre.
Et Zéno⎟ reprend :
— En vérité, 6+6 a
La créature m'a⎟ tout à l'heure insulté. 6+6 a
Petit ! voilà le mot⎟ qu'a dit cette femelle. 6+6 a
Si l'enfer m'eût crié,⎟ béant sous ma semelle, 6+6 a
865 Dans la sombre minute⎟ où je tenais les dés : 6+6 a
« Fils, les hasards ne sont⎟ pas encor décidés ; 6+6 a
Je t'offre le gros lot,⎟ la Lusace aux sept villes ; 6+6 a
Je t'offre dix pays⎟ de blés, de vins et d'huiles, 6+6 a
A ton choix, ayant tous⎟ leur peuple diligent ; 6+6 a
870 Je t'offre la Bohême⎟ et ses mines d'argent, 6+6 a
Ce pays le plus haut⎟ du monde, ce grand antre 6+6 a
D'où plus d'un fleuve sort,⎟ où pas un ruisseau n'entre ; 6+6 a
Je t'offre le Tyrol⎟ aux monts d'azur remplis, 6+6 a
Et je t'offre la France⎟ avec les fleurs de lys ; 6+6 a
875 Qu'est-ce que tu choisis ?⎟ J'aurais dit : « La vengeance. » 6+6 a
Et j'aurais dit : « Enfer,⎟ plutôt que cette France, 6+6 a
Et que cette Bohême,⎟ et ce Tyrol si beau, 6+6 a
Mets à mes ordres l'ombre⎟ et les vers du tombeau ! » 6+6 a
Mon frère, cette femme,⎟ absurdement marquise 6+6 a
880 D'une marche terrible⎟ où tout le nord se brise, 6+6 a
Et qui, dans tous les cas,⎟ est pour nous un danger, 6+6 a
Ayant été stupide⎟ au point de m'outrager, 6+6 a
Il convient qu'elle meure⎟ et puis, s'il faut tout dire, 6+6 a
Je l'aime ; et la lueur⎟ que de mon cœur je tire, 6+6 a
885 Je la tire du tien ;⎟ tu l'aimes aussi, toi. 6+6 a
Frère, en faisant ici,⎟ chacun dans notre emploi, 6+6 a
Les bohèmes pour mettre⎟ à fin cette équipée, 6+6 a
Nous sommes devenus,⎟ près de cette poupée, 6+6 a
Niais, toi comme un page,⎟ et moi comme un barbon, 6+6 a
890 Et, de galants pour rire,⎟ amoureux pour de bon ; 6+6 a
Oui, nous sommes tous deux⎟ épris de cette femme ; 6+6 a
Or, frère, elle serait⎟ entre nous une flamme ; 6+6 a
Tôt ou tard, et malgré⎟ le bien que je te veux, 6+6 a
Elle nous mènerait⎟ à nous prendre aux cheveux ; 6+6 a
895 Vois-tu, nous finirions⎟ par rompre notre pacte, 6+6 a
Nous l'aimons. Tuons-la.⎟
— Ta logique est exacte, 6+6 a
Dit Joss rêveur ; mais quoi !⎟ du sang ici ?
Zéno 6+6 a
Pousse un coin de tapis,⎟ tâte et prend un anneau, 6+6 a
Le tire, et le plancher⎟ se soulève ; un abîme 6+6 a
900 S'ouvre ; il en sort de l'ombre⎟ ayant l'odeur du crime ; 6+6 a
Joss marche vers la trappe,⎟ et, les yeux dans les yeux, 6+6 a
Zéno muet la montre⎟ à Joss silencieux ; 6+6 a
Joss se penche, approuvant⎟ de la tête le gouffre. 6+6 a
XV
LES OUBLIETTES
S'il sortait de ce puits⎟ une lueur de soufre, 6+6 a
905 On dirait une bouche⎟ obscure de l'enfer. 6+6 a
La trappe est large assez⎟ pour qu'en un brusque éclair 6+6 a
L'homme étonné qu'on pousse⎟ y tombe à la renverse ; 6+6 a
On distingue les dents⎟ sinistres d'une herse, 6+6 a
Et, plus bas, le regard⎟ flotte dans de la nuit ; 6+6 a
910 Le sang sur les parois⎟ fait un rougeâtre enduit ; 6+6 a
L'Épouvante est au fond⎟ de ce puits toute nue ; 6+6 a
On sent qu'il pourrit là⎟ de l'histoire inconnue, 6+6 a
Et que ce vieux sépulcre,⎟ oublié maintenant, 6+6 a
Cuve du meurtre, est plein⎟ de larves se traînant, 6+6 a
915 D'ombres tâtant le mur⎟ et de spectres reptiles. 6+6 a
— Nos aïeux ont parfois⎟ fait des choses utiles, 6+6 a
Dit Joss. Et Zéno dit :⎟ — Je connais le château ; 6+6 a
Ce que le mont Corbus⎟ cache sous son manteau, 6+6 a
Nous le savons, l'orfraie⎟ et moi ; cette bâtisse 6+6 a
920 Est vieille ; on y rendait⎟ autrefois la justice. 6+6 a
— Es-tu sûr que Mahaud⎟ ne se réveille point ? 6+6 a
— Son œil est clos ainsi⎟ que je ferme mon poing ; 6+6 a
Elle dort d'une sorte⎟ âpre et surnaturelle, 6+6 a
L'obscure volonté⎟ du philtre étant sur elle. 6+6 a
925 — Elle s'éveillera⎟ demain au point du jour ? 6+6 a
— Dans l'ombre.
— Et que va dire⎟ ici toute la cour, 6+6 a
Quand au lieu d'une femme⎟ ils trouveront deux hommes ? 6+6 a
— Tous se prosterneront⎟ en sachant qui nous sommes ! 6+6 a
— Où va cette oubliette ?⎟
— Aux torrents, aux corbeaux, 6+6 a
Au néant ; finissons.⎟
930 Ces hommes, jeunes, beaux, 6+6 a
Charmants, sont à présent⎟ difformes, tant s'efface 6+6 a
Sous la noirceur du cœur⎟ le rayon de la face, 6+6 a
Tant l'homme est transparent⎟ à l'enfer qui l'emplit. 6+6 a
Ils s'approchent ; Mahaud⎟ dort comme dans un lit. 6+6 a
— Allons !
935 Joss la saisit⎟ sous les bras, et dépose 6+6 a
Un baiser monstrueux⎟ sur cette bouche rose ; 6+6 a
Zéno, penché devant⎟ le grand fauteuil massif, 6+6 a
Prend ses pieds endormis⎟ et charmants ; et, lascif, 6+6 a
Lève la robe d'or⎟ jusqu'à la jarretière. 6+6 a
940 Le puits, comme une fosse⎟ au fond d'un cimetière, 6+6 a
Est là béant.
XIV
CE QU'IL FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE À FAIRE
Portant⎟ Mahaud, qui dort toujours, 6+6 a
Ils marchent lents, courbés,⎟ en silence, à pas lourds, 6+6 a
Zéno tourné vers l'ombre⎟ et Joss vers la lumière ; 6+6 a
La salle aux yeux de Joss⎟ apparaît tout entière ; 6+6 a
945 Tout à coup il s'arrête,⎟ et Zéno dit : — Eh bien ? 6+6 a
Mais Joss est effrayant ;⎟ pâle, il ne répond rien, 6+6 a
Et fait signe à Zéno,⎟ qui regarde en arrière… 6+6 a
Tous deux semblent changés⎟ en deux spectres de pierre ; 6+6 a
Car tous deux peuvent voir,⎟ là, sous un cintre obscur, 6+6 a
950 Un des grands chevaliers⎟ rangés le long du mur 6+6 a
Qui se lève et descend⎟ de cheval ; ce fantôme, 6+6 a
Tranquille sous le masque⎟ horrible de son heaume, 6+6 a
Vient vers eux, et son pas⎟ fait trembler le plancher ; 6+6 a
On croit entendre un dieu⎟ de l'abîme marcher ; 6+6 a
955 Entre eux et l'oubliette⎟ il vient barrer l'espace, 6+6 a
Et dit, le glaive haut⎟ et la visière basse, 6+6 a
D'une voix sépulcrale⎟ et lente comme un glas : 6+6 a
— Arrête, Sigismond !⎟ Arrête, Ladislas ! 6+6 a
Tous deux laissent tomber⎟ la marquise, de sorte 6+6 a
960 Qu'elle gît à leurs pieds⎟ et paraît une morte. 6+6 a
La voix de fer parlant⎟ sous le grillage noir 6+6 a
Reprend, pendant que Joss⎟ blêmit, lugubre à voir, 6+6 a
Et que Zéno chancelle⎟ ainsi qu'un mât qui sombre : 6+6 a
— Hommes qui m'écoutez,⎟ il est un pacte sombre 6+6 a
965 Dont tout l'univers parle⎟ et que vous connaissez ; 6+6 a
Le voici : « Moi, Satan,⎟ dieu des cieux éclipsés, 6+6 a
« Roi des jours ténébreux,⎟ prince des vents contraires, 6+6 a
« Je contracte alliance⎟ avec mes deux bons frères, 6+6 a
L'empereur Sigismond⎟ et le roi Ladislas ; 6+6 a
970 « Sans jamais m'absenter⎟ ni dire : je suis las, 6+6 a
« Je les protégerai⎟ dans toute conjoncture ; 6+6 a
« De plus, je cède, en libre⎟ et pleine investiture, 6+6 a
« Étant seigneur de l'onde⎟ et souverain du mont, 6+6 a
« La mer à Ladislas,⎟ la terre à Sigismond, 6+6 a
975 « A la condition⎟ que, si je le réclame, 6+6 a
« Le roi m'offre sa tête⎟ et l'empereur son âme. 6+6 a
— Serait-ce lui ? dit Joss.⎟ Spectre aux yeux fulgurants, 6+6 a
Es-tu Satan ?
— Je suis⎟ plus et moins. Je ne prends 6+6 a
Que vos têtes, ô rois⎟ des crimes et des trames, 6+6 a
980 Laissant sous l'ongle noir⎟ se débattre vos âmes. 6+6 a
Ils se regardent, fous,⎟ brisés, courbant le front, 6+6 a
Et Zéno dit à Joss :⎟ — Hein ! qu'est-ce que c'est donc ? 6+6 a
Joss bégaie : — Oui, la nuit⎟ nous tient. Pas de refuge. 6+6 a
De quelle part viens-tu ?⎟ Qu'es-tu, spectre ?
— Le juge. 6+6 a
— Grâce !
La voix reprend :⎟
985 — Dieu conduit par la main 6+6 a
Le vengeur en travers⎟ de votre affreux chemin ; 6+6 a
L'heure où vous existiez⎟ est une heure sonnée ; 6+6 a
Rien ne peut plus bouger⎟ dans votre destinée ; 6+6 a
L'idée inébranlable⎟ et calme est dans le joint. 6+6 a
990 Oui, je vous regardais.⎟ Vous ne vous doutiez point 6+6 a
Que vous aviez sur vous⎟ l'œil fixe de la peine, 6+6 a
Et que quelqu'un savait⎟ dans cette ombre malsaine 6+6 a
Que Joss fût kaÿser⎟ et que Zéno fût roi. 6+6 a
Vous venez de parler⎟ tout à l'heure, pourquoi ? 6+6 a
995 Tout est dit. Vos forfaits⎟ sont sur vous, incurables, 6+6 a
N'espérez rien. Je suis⎟ l'abîme, ô misérables ! 6+6 a
Ah ! Ladislas est roi,⎟ Sigismond est césar, 6+6 a
Dieu n'est bon qu'à servir⎟ de roue à votre char ; 6+6 a
Toi, tu tiens la Pologne⎟ avec ses villes fortes ; 6+6 a
1000 Toi, Milan t'a fait duc,⎟ Rome empereur, tu portes 6+6 a
La couronne de fer⎟ et la couronne d'or : 6+6 a
Toi, tu descends d'Hercule,⎟ et toi, de Spartibor ; 6+6 a
Vos deux tiares sont⎟ les deux lueurs du monde ; 6+6 a
Tous les monts de la terre⎟ et tous les flots de l'onde 6+6 a
1005 Ont, altiers ou tremblants,⎟ vos deux ombres sur eux ; 6+6 a
Vous êtes les jumeaux⎟ du grand vertige heureux ; 6+6 a
Vous avez la puissance⎟ et vous avez la gloire ; 6+6 a
Mais, sous ce ciel de pourpre⎟ et sous ce dais de moire, 6+6 a
Sous cette inaccessible⎟ et haute dignité, 6+6 a
1010 Sous cet arc de triomphe⎟ au cintre illimité, 6+6 a
Sous ce royal pouvoir,⎟ couvert de sacrés voiles, 6+6 a
Sous ces couronnes, tas⎟ de perles et d'étoiles, 6+6 a
Sous tous ces grands exploits,⎟ prompts, terribles, fougueux, 6+6 a
Sigismond est un monstre⎟ et Ladislas un gueux ! 6+6 a
1015 O dégradation⎟ du sceptre et de l'épée ! 6+6 a
Noire main de justice⎟ aux cloaques trempée ! 6+6 a
Devant l'hydre le seuil⎟ du temple ouvre ses gonds, 6+6 a
Et le trône est un siège⎟ aux croupes des dragons ! 6+6 a
Siècle infâme ! ô grand ciel⎟ étoilé, que de honte ! 6+6 a
1020 Tout rampe ; pas un front⎟ où le rouge ne monte, 6+6 a
C'est égal, on se tait,⎟ et nul ne fait un pas. 6+6 a
O peuple, million⎟ et million de bras, 6+6 a
Toi, que tous ces rois-là⎟ mangent et déshonorent, 6+6 a
Toi, que leurs majestés⎟ les vermines dévorent, 6+6 a
1025 Est-ce que tu n'as pas⎟ des ongles, vil troupeau, 6+6 a
Pour ces démangeaisons⎟ d'empereurs sur ta peau ! 6+6 a
Du reste, en voilà deux⎟ de pris ; deux âmes telles 6+6 a
Que l'enfer même rêve⎟ étonné devant elles ! 6+6 a
Sigismond, Ladislas,⎟ vous étiez triomphants, 6+6 a
1030 Splendides, inouïs,⎟ prospères, étouffants ; 6+6 a
Le temps d'être punis⎟ arrive ; à la bonne heure. 6+6 a
Ah ! le vautour larmoie⎟ et le caïman pleure. 6+6 a
J'en ris. Je trouve bon⎟ qu'à de certains instants 6+6 a
Les princes, les heureux,⎟ les forts, les éclatants, 6+6 a
1035 Les vainqueurs, les puissants,⎟ tous les bandits suprêmes, 6+6 a
A leurs fronts cerclés d'or,⎟ charges de diadèmes, 6+6 a
Sentent l'âpre sueur⎟ de Josaphat monter. 6+6 a
Il est doux de voir ceux⎟ qui hurlaient, sangloter. 6+6 a
La peur après le crime ;⎟ après l'affreux, l'immonde. 6+6 a
1040 C'est bien. Dieu tout-puissant !⎟ quoi, des maîtres du monde, 6+6 a
C'est ce que, dans la cendre⎟ et sous mes pieds, j'ai là ! 6+6 a
Quoi, ceci règne ! Quoi,⎟ c'est un césar, cela ! 6+6 a
En vérité, j'ai honte,⎟ et mon vieux cœur se serre 6+6 a
De les voir se courber⎟ plus qu'il n'est nécessaire. 6+6 a
1045 Finissons. Ce qui vient⎟ de se passer ici, 6+6 a
Princes, veut un linceul⎟ promptement épaissi. 6+6 a
Ces mêmes dés hideux⎟ qui virent le calvaire 6+6 a
Ont roulé, dans mon ombre⎟ indignée et sévère, 6+6 a
Sur une femme, après⎟ avoir roulé sur Dieu. 6+6 a
1050 Vous avez joué là,⎟ rois, un lugubre jeu. 6+6 a
Mais, soit. Je ne vais pas⎟ perdre à de la morale 6+6 a
Ce moment que remplit⎟ la brume sépulcrale. 6+6 a
Vous ne voyez plus clair⎟ dans vos propres chemins, 6+6 a
Et vos doigts ne sont plus⎟ assez des doigts humains 6+6 a
1055 Pour qu'ils puissent tâter⎟ vos actions funèbres ; 6+6 a
A quoi bon présenter⎟ le miroir aux ténèbres ? 6+6 a
A quoi bon vous parler⎟ de ce que vous faisiez ? 6+6 a
Boire de l'ombre, étant⎟ de nuit rassasiés, 6+6 a
C'est ce que vous avez⎟ l'habitude de faire, 6+6 a
1060 Rois, au point de ne plus⎟ sentir dans votre verre 6+6 a
L'odeur des attentats⎟ et le goût des forfaits. 6+6 a
Je vous dis seulement⎟ que ce vil portefaix, 6+6 a
Votre siècle, commence⎟ à trouver vos altesses 6+6 a
Lourdes d'iniquités⎟ et de scélératesses ; 6+6 a
1065 Il est las, c'est pourquoi⎟ je vous jette au monceau 6+6 a
D'ordures que des ans⎟ emporte le ruisseau ! 6+6 a
Ces jeunes gens penchés⎟ sur cette jeune fille, 6+6 a
J'ai vu cela ! Dieu bon,⎟ sont-ils de la famille 6+6 a
Des vivants, respirant⎟ sous ton clair horizon ? 6+6 a
1070 Sont-ce des hommes ? Non.⎟ Rien qu'à voir la façon 6+6 a
Dont votre lèvre touche⎟ aux vierges endormies, 6+6 a
Princes, on sent en vous⎟ des goules, des lamies, 6+6 a
D'affreux êtres sortis⎟ des cercueils soulevés. 6+6 a
Je vous rends à la nuit.⎟ Tout ce que vous avez 6+6 a
1075 De la face de l'homme⎟ est un mensonge infâme ; 6+6 a
Vous avez quelque bête⎟ effroyable au lieu d'âme ; 6+6 a
Sigismond l'assassin,⎟ Ladislas le forban, 6+6 a
Vous êtes des damnés⎟ en rupture de ban ; 6+6 a
Donc lâchez les vivants⎟ et lâchez les empires ! 6+6 a
1080 Hors du trône, tyrans !⎟ à la tombe, vampires ! 6+6 a
Chiens du tombeau, voici⎟ le sépulcre. Rentrez. 6+6 a
Et son doigt est tourné⎟ vers le gouffre.
Atterrés, 6+6 a
Ils s'agenouillent.
— Oh !⎟ dit Sigismond, fantôme, 6+6 a
Ne nous emmène pas⎟ dans ton morne royaume ! 6+6 a
1085 Nous t'obéirons. Dis,⎟ qu'exiges-tu de nous ? 6+6 a
Grâce !
Et le roi dit : — Vois⎟ nous sommes à genoux 6+6 a
Spectre !
Une vieille femme⎟ a la voix moins débile. 6+6 a
La figure qui tient⎟ l'épée est immobile, 6+6 a
Et se tait, comme si⎟ cet être souverain 6+6 a
1090 Tenait conseil en lui⎟ sous son linceul d'airain ; 6+6 a
Tout à coup, élevant⎟ sa voix grave et hautaine : 6+6 a
— Princes, votre façon⎟ d'être lâches me gêne. 6+6 a
Je suis homme et non spectre.⎟ Allons, debout ! mon bras 6+6 a
Est le bras d'un vivant ;⎟ il ne me convient pas 6+6 a
1095 De faire une autre peur⎟ que celle où j'ai coutume. 6+6 a
Je suis Éviradnus.⎟
XVII
LA MASSUE
Comme sort de la brume 6+6 a
Un sévère sapin,⎟ vieilli dans l'Appenzell, 6+6 a
A l'heure où le matin⎟ au soufre universel 6+6 a
Passe, des bois profonds⎟ balayant la lisière, 6+6 a
1100 Le preux ouvre son casque,⎟ et hors de la visière 6+6 a
Sa longue barbe blanche⎟ et tranquille apparaît. 6+6 a
Sigismond s'est dressé⎟ comme un dogue en arrêt ; 6+6 a
Ladislas bondit, hurle,⎟ ébauche une huée, 6+6 a
Grince des dents et rit,⎟ et, comme la nuée 6+6 a
1105 Résume en un éclair⎟ le gouffre pluvieux, 6+6 a
Toute sa rage éclate⎟ en ce cri : — C'est un vieux ! 6+6 a
Le grand chevalier dit,⎟ regardant l'un et l'autre : 6+6 a
— Rois, un vieux de mon temps⎟ vaut deux jeunes du vôtre. 6+6 a
Je vous défie à mort,⎟ laissant à votre choix 6+6 a
1110 D'attaquer l'un sans l'autre⎟ ou tous deux à la fois ; 6+6 a
Prenez au tas quelque arme⎟ ici qui vous convienne ; 6+6 a
Vous êtes sans cuirasse⎟ et je quitte la mienne ; 6+6 a
Car le châtiment doit⎟ lui-même être correct. 6+6 a
Éviradnus n'a plus⎟ que sa veste d'Utrecht. 6+6 a
1115 Pendant que, grave et froid,⎟ il déboucle sa chape, 6+6 a
Ladislas, furtif, prend⎟ un couteau sur la nappe, 6+6 a
Se déchausse, et, rapide⎟ et bras levé, pieds nus, 6+6 a
Il se glisse en rampant⎟ derrière Éviradnus ; 6+6 a
Mais Éviradnus sent⎟ qu'on l'attaque en arrière, 6+6 a
1120 Se tourne, empoigne et tord⎟ la lame meurtrière, 6+6 a
Et sa main colossale⎟ étreint comme un étau 6+6 a
Le cou de Ladislas,⎟ qui lâche le couteau ; 6+6 a
Dans l'œil du nain royal⎟ on voit la mort paraître. 6+6 a
— Je devrais te couper⎟ les quatre membres, traître, 6+6 a
1125 Et te laisser ramper⎟ sur tes moignons sanglants. 6+6 a
Tiens, dit Éviradnus,⎟ meurs vite !
Et sur ses flancs 6+6 a
Le roi s'affaisse, et, blême⎟ et l'œil hors de l'orbite, 6+6 a
Sans un cri, tant la mort⎟ formidable est subite, 6+6 a
Il expire.
L'un meurt,⎟ mais l'autre s'est dressé. 6+6 a
1130 Le preux, en délaçant⎟ sa cuirasse, a posé 6+6 a
Sur un banc son épée,⎟ et Sigismond l'a prise. 6+6 a
Le jeune homme effrayant⎟ rit de la barbe grise ; 6+6 a
L'épée au poing, joyeux,⎟ assassin rayonnant, 6+6 a
Croisant les bras, il crie :⎟ A mon tour maintenant ! — 6+6 a
1135 Et les noirs chevaliers,⎟ juges de cette lice, 6+6 a
Peuvent voir, à deux pas⎟ du fatal précipice, 6+6 a
Près de Mahaud, qui semble⎟ un corps inanimé, 6+6 a
Éviradnus sans arme⎟ et Sigismond armé. 6+6 a
Le gouffre attend. Il faut⎟ que l'un des deux y tombe. 6+6 a
1140 — Voyons un peu sur qui⎟ va se fermer la tombe, 6+6 a
Dit Sigismond. C'est toi⎟ le mort, c'est toi le chien ! 6+6 a
Le moment est funèbre ;⎟ Éviradnus sent bien 6+6 a
Qu'avant qu'il ait choisi⎟ dans quelque armure un glaive, 6+6 a
Il aura dans les reins⎟ la pointe qui se lève ; 6+6 a
1145 Que faire ? Tout à coup⎟ sur Ladislas gisant 6+6 a
Son œil tombe ; il sourit,⎟ terrible, et, se baissant 6+6 a
De l'air d'un lion pris⎟ qui trouve son issue : 6+6 a
— Hé ! dit-il, je n'ai pas⎟ besoin d'autre massue ! — 6+6 a
Et prenant aux talons⎟ le cadavre du roi, 6+6 a
1150 Il marche à l'empereur⎟ qui chancelle d'effroi ; 6+6 a
Il brandit le roi mort⎟ comme une arme, il en joue, 6+6 a
Il tient dans ses deux poings⎟ les deux pieds, et secoue 6+6 a
Au-dessus de sa tête,⎟ en murmurant : Tout beau ! 6+6 a
Cette espèce de fronde⎟ horrible du tombeau, 6+6 a
1155 Dont le corps est la corde⎟ et la tête la pierre. 6+6 a
Le cadavre éperdu⎟ se renverse en arrière, 6+6 a
Et les bras disloqués⎟ font des gestes hideux. 6+6 a
Lui, crie : — Arrangez-vous,⎟ princes, entre vous deux. 6+6 a
Si l'enfer s'éteignait,⎟ dans l'ombre universelle, 6+6 a
1160 On le rallumerait,⎟ certe, avec l'étincelle 6+6 a
Qu'on peut tirer d'un roi⎟ heurtant un empereur. 6+6 a
Sigismond, sous ce mort⎟ qui plane, ivre d'horreur, 6+6 a
Recule, sans la voir,⎟ vers la lugubre trappe ; 6+6 a
Soudain le mort s'abat⎟ et le cadavre frappe… 6+6 a
1165 Éviradnus est seul.⎟ Et l'on entend le bruit 6+6 a
De deux spectres tombant⎟ ensemble dans la nuit. 6+6 a
Le preux se courbe au seuil⎟ du puits, son œil y plonge, 6+6 a
Et, calme, il dit tout bas,⎟ comme parlant en songe : 6+6 a
— C'est bien ! disparaissez,⎟ le tigre et le chacal ! 6+6 a
XVIII
LE JOUR REPARAÎT
1170 Il reporte Mahaud⎟ sur le fauteuil ducal, 6+6 a
Et, de peur qu'au réveil⎟ elle ne s'inquiète, 6+6 a
Il referme sans bruit⎟ l'infernale oubliette ; 6+6 a
Puis remet tout en ordre⎟ autour de lui, disant : 6+6 a
— La chose n'a pas fait⎟ une goutte de sang ; 6+6 a
C'est mieux.
1175 Mais, tout à coup,⎟ la cloche au loin éclate ; 6+6 a
Les monts gris sont bordés⎟ d'un long fil écarlate ; 6+6 a
Et voici que, portant⎟ les branches de genêt, 6+6 a
Le peuple vient chercher⎟ sa dame ; l'aube naît. 6+6 a
Les hameaux sont en branle,⎟ on accourt ; et, vermeille, 6+6 a
1180 Mahaud, en même temps⎟ que l'aurore, s'éveille ; 6+6 a
Elle pense rêver⎟ et croit que le brouillard 6+6 a
A pris ces jeunes gens⎟ pour en faire un vieillard, 6+6 a
Et les cherche des yeux,⎟ les regrettant peut-être ; 6+6 a
Éviradnus salue,⎟ et le vieux vaillant maître, 6+6 a
1185 S'approchant d'elle avec⎟ un doux sourire ami : 6+6 a
— Madame, lui dit-il,⎟ avez-vous bien dormi ? 6+6 a
mètre profils métriques : 7, 6−6
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