Métrique en Ligne
P = préposition
C = clitique
M = voyelle masculine
F = "e" féminin
| = césure
HUG_3/HUG578
Victor HUGO
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
PREMIÈRE SÉRIE
1859
IV
LE CYCLE HÉROÏQUE CHRÉTIEN
Le Jour des rois
I
L'aube sur les grands monts⎟ se leva frémissante 6+6 a
Le six janvier de l'an⎟ du Christ huit cent soixante, 6+6 a
Comme si dans les cieux⎟ cette clarté savait 6+6 b
Pourquoi l'homme de fer⎟ et d'acier se revêt 6+6 b
5 Et quelle ombre il prépare⎟ aux livides journées. 6+6 a
Une blême blancheur⎟ baigne les Pyrénées ; 6+6 a
Le louche point du jour⎟ de la morne saison, 6+6 b
Par places, dans le large⎟ et confus horizon, 6+6 b
Brille, aiguise un clocher,⎟ ébauche un monticule ; 6+6 a
10 Et la plaine est obscure,⎟ et dans le crépuscule 6+6 a
L'Egba, l'Arga, le Cil,⎟ tous ces cours d'eau rampants, 6+6 b
Font des fourmillements⎟ d'éclairs et de serpents ; 6+6 b
Le bourg Chagres est là⎟ près de sa forteresse. 6+6 a
II
Le mendiant du pont⎟ de Crassus, où se dresse 6+6 a
15 L'autel d'Hercule offert⎟ aux Jeux aragonaux, 6+6 b
Est, comme à l'ordinaire,⎟ entre deux noirs créneaux 6+6 b
Venu s'asseoir, tranquille⎟ et muet, dès l'aurore. 6+6 a
La larve qui n'est plus⎟ ou qui n'est pas encore 6+6 a
Ressemble à ce vieillard,⎟ spectre aux funèbres yeux, 6+6 b
20 Grelottant dans l'horreur⎟ d'un haillon monstrueux ; 6+6 b
C'est le squelette ayant⎟ faim et soif dans la tombe. 6+6 a
Dans ce siècle où sur tous⎟ l'esclavage surplombe, 6+6 a
Où tout être, perdu⎟ dans la nuit, quel qu'il soit, 6+6 b
Même le plus petit,⎟ même le plus étroit, 6+6 b
25 Offre toujours assez⎟ de place pour un maître, 6+6 a
Où c'est un tort de vivre,⎟ où c'est un crime d'être, 6+6 a
Ce pauvre homme est chétif⎟ au point qu'il est absous ; 6+6 b
Il habite le coin⎟ du néant, au-dessous 6+6 b
Du dernier échelon⎟ de la souffrance humaine, 6+6 a
30 Si bas, que les heureux⎟ ne prennent pas la peine 6+6 a
D'ajouter sa misère⎟ à leur joyeux orgueil, 6+6 b
Ni les infortunés⎟ d'y confronter leur deuil ; 6+6 b
Penche sur le tombeau⎟ plein de l'ombre mortelle, 6+6 a
Il est comme un cheval⎟ attendant qu'on dételle ; 6+6 a
35 Abject au point que l'homme⎟ et la femme, les pas, 6+6 b
Les bruits, l'enterrement,⎟ la noce, les trépas, 6+6 b
Les fêtes, sans l'atteindre⎟ autour de lui s'écoulent, 6+6 a
Et le bien et le mal⎟ sans le voir sur lui roulent ; 6+6 a
Tout au plus raille-t-on⎟ ce gueux sur son fumier ; 6+6 b
40 Tout le tumulte humain,⎟ soldats au fier cimier, 6+6 b
Moines tondus, l'amour,⎟ le meurtre, la bataille, 6+6 a
Ignore cette cendre⎟ ou rit de cette paille ; 6+6 a
Qu'est-il ? Rien, ver de terre,⎟ ombre ; et même l'ennui 6+6 b
N'a pas le temps de perdre⎟ un coup de pied sur lui ; 6+6 b
45 Il rampe entre la chose⎟ et la bête de somme ; 6+6 a
Tibère, sans marcher⎟ dessus, verrait cet homme, 6+6 a
Cet être obscur, infect,⎟ pétrifié, dormant, 6+6 b
Ne valant pas l'effort⎟ de son écrasement ; 6+6 b
Celui qui le voit, dit :⎟ C'est l'idiot ! et passe ; 6+6 a
50 Son regard fixe semble⎟ effaré par l'espace ; 6+6 a
Infirme, il ne pouvait⎟ manier des outils ; 6+6 b
C'est un de ces vivants⎟ lugubres, engloutis 6+6 b
Dans cette extrémité⎟ de l'ombre où se termine 6+6 a
La maladie en lèpre⎟ et l'ordure en vermine ; 6+6 a
55 C'est à lui que les maux⎟ en bas sont limités ; 6+6 b
Du rendez-vous des deuils⎟ et des calamités 6+6 b
Sa loque, au vent flottante,⎟ est l'effroyable enseigne ; 6+6 a
Sous ses ongles crispés⎟ sa peau s'empourpre et saigne ; 6+6 a
Il regarde, voit-il ?⎟ il écoute, entend-il ? 6+6 b
60 Si cet être aperçoit⎟ l'homme, c'est de profil, 6+6 b
Nul visage n'étant⎟ tourné vers ses ténèbres ; 6+6 a
La famine et la fièvre⎟ ont ployé ses vertèbres ; 6+6 a
On voudrait balayer⎟ son ombre du pavé ; 6+6 b
Au passant qui lui donne,⎟ il bégaie un ave ; 6+6 b
65 Sa parole ébauchée⎟ en murmure s'achève ; 6+6 a
Et si, dans sa stupeur⎟ et du fond de son rêve, 6+6 a
Parfois à quelque chose⎟ ici-bas il répond, 6+6 b
C'est à ce que dit l'eau⎟ sous les arches du pont ; 6+6 b
Sa maigreur est hideuse⎟ aux trous de sa guenille ; 6+6 a
70 Et le seul point par où⎟ ce fantôme-chenille 6+6 a
Touche aux hommes courbés⎟ le soir et le matin, 6+6 b
C'est, à l'aube, au couchant,⎟ sa prière en latin, 6+6 b
Dans l'ombre, d'une voix⎟ lente, psalmodiée. 6+6 a
III
Flamme au septentrion.⎟ C'est Vich incendiée. 6+6 a
75 Don Pancho s'est rué⎟ sur Vich au point du jour. 6+6 b
Sancho, roi d'Oloron,⎟ commande au carrefour 6+6 b
Des trois pertuis profonds⎟ qui vont d'Espagne en France ; 6+6 a
Voulant piller, il a⎟ donné la préférence 6+6 a
A Vich, qui fait commerce⎟ avec Tarbe et Cahors ; 6+6 b
80 Pancho, fauve au-dedans,⎟ est difforme au-dehors ; 6+6 b
Il est camard, son nez⎟ étant sans cartilages, 6+6 a
Et si méchant, qu'on dit⎟ que les gens des villages 6+6 a
Ramassent du poil d'ours⎟ où cet homme a passé. 6+6 b
Il a brisé la porte,⎟ enjambé le fossé, 6+6 b
85 Est entré dans l'église,⎟ et sous les sombres porches 6+6 a
S'est dressé, rouge spectre,⎟ ayant aux poings deux torches ; 6+6 a
Et maintenant maisons,⎟ tours, palais spacieux, 6+6 b
Toute la ville monte⎟ en lueur dans les cieux. 6+6 b
Flamboiement au midi.⎟ C'est Girone qui brûle. 6+6 a
90 Le roi Blas a jadis⎟ eu d'Inez la matrulle 6+6 a
Deux bâtards, ce qui fait⎟ qu'à cette heure l'on a 6+6 b
Gil, roi de Luz, avec⎟ Jean, duc de Cardona ; 6+6 b
L'un règne à Roncevaux⎟ et l'autre au col d'Andorre. 6+6 a
Quiconque voit des dieux⎟ dans les loups, les adore. 6+6 a
95 Ils ont, la veille au soir,⎟ quitté leurs deux donjons, 6+6 b
Ensemble, avec leur bande,⎟ en disant : Partageons ! 6+6 b
N'étant pas trop de deux⎟ pour ce qu'ils ont à faire. 6+6 a
En route, le plus jeune⎟ a crié : — Bah ! mon frère, 6+6 a
Rions ; et renonçons⎟ à la chose, veux-tu ? 6+6 b
100 Revenons sur nos pas ;⎟ je ne suis point têtu ; 6+6 b
Si tu veux t'en ôter,⎟ c'est dit, je me retire : 6+6 a
— Ma règle, a dit l'aîné,⎟ c'est de ne jamais rire 6+6 a
Ni reculer, ayant⎟ derrière moi l'enfer. — 6+6 b
Et c'est ainsi qu'ils ont,⎟ ces deux princes de fer, 6+6 b
105 Après avoir rompu⎟ le mur qui la couronne, 6+6 a
Brûlé la belle ville⎟ heureuse de Girone, 6+6 a
Et fait noir l'horizon⎟ que le Seigneur fait bleu. 6+6 b
Rougeur à l'orient.⎟ C'est Lumbier en feu. 6+6 b
Ariscat l'est venu⎟ piller pour se distraire. 6+6 a
110 Ariscat est le roi⎟ d'Aguas ; ce téméraire, 6+6 a
Car, en basque, Ariscat⎟ veut dire le Hardi, 6+6 b
A son donjon debout⎟ près du pic du Midi, 6+6 b
Comme s'il s'égalait⎟ à la montagne immense. 6+6 a
Il brûle Lumbier⎟ comme on brûla Numance ; 6+6 a
115 L'histoire est quelquefois⎟ l'infidèle espion, 6+6 b
Elle oublie Ariscat⎟ et vante Scipion ; 6+6 b
N'importe ! le roi basque⎟ est invincible, infâme, 6+6 a
Superbe, comme un autre,⎟ et fait sa grande flamme ; 6+6 a
Cette ville n'est plus⎟ qu'un bûcher ; il est fier ; 6+6 b
120 Et le tas de tisons⎟ d'Ariscat, Lumbier, 6+6 b
Vaut bien Tyr, le monceau⎟ de braises d'Alexandre. 6+6 a
Fumée à l'occident.⎟ C'est Teruel en cendre. 6+6 a
Le roi du mont Jaxa,⎟ Gesufal le Cruel, 6+6 b
Pour son baiser terrible⎟ a choisi Teruel ; 6+6 b
125 Il vient d'en approcher⎟ ses deux lèvres funèbres, 6+6 a
Et Teruel se tord⎟ dans un flot de ténèbres. 6+6 a
Le fort que sur un pic⎟ Gesufal éleva 6+6 b
Est si haut, que du faite⎟ on voit tout l'Alava, 6+6 b
Tout l'Èbre, les deux mers,⎟ et le merveilleux golfe 6+6 a
130 Où tombe Phaéton⎟ et d'où s'envoie Astolphe. 6+6 a
Gesufal est ce roi,⎟ gai comme les démons, 6+6 b
Qui disait aux pays⎟ gisant au pied des monts, 6+6 b
Sol inquiet, tremblant⎟ comme une solfatare 6+6 a
— Je suis ménétrier ;⎟ je mets à ma guitare 6+6 a
135 La corde des gibets⎟ dressés sur le chemin ; 6+6 b
Dansez, peuples ! j'ai deux⎟ royaumes dans ma main ; 6+6 b
Aragon et Léon⎟ sont mes deux castagnettes. — 6+6 a
C'est lui qui dit encor :⎟ — Je fais les places nettes. 6+6 a
Et Teruel, hier⎟ une ville, aujourd'hui 6+6 b
140 Est de l'ombre. O désastre,⎟ ô peuple sans appui ! 6+6 b
Des tourbillons de nuit⎟ et d'étincelles passent, 6+6 a
Les façades au fond⎟ des fournaises s'effacent, 6+6 a
L'enfant cherche la femme⎟ et la femme l'enfant, 6+6 b
Un râle horrible sort⎟ du foyer étouffant ; 6+6 b
145 Les flammèches au vent⎟ semblent d'affreux moustiques ; 6+6 a
On voit dans le brasier⎟ le comptoir des boutiques 6+6 a
Où le marchand vendait⎟ la veille, et les tiroirs 6+6 b
Sont là béants, montrant⎟ de l'or dans leurs coins noirs. 6+6 b
Le feu poursuit la foule⎟ et sur les toits s'allonge ; 6+6 a
150 On crie, on tombe, on fuit,⎟ tant la vie est un songe ! 6+6 a
IV
Qu'est-ce que ce torrent⎟ de rois ? Pourquoi ce choix, 6+6 b
Quatre villes ? Pourquoi⎟ toutes quatre à la fois ? 6+6 b
Sont-ce des châtiments,⎟ ou n'est-ce qu'un carnage ? 6+6 a
Pas de choix. Le hasard,⎟ ou bien le voisinage, 6+6 a
155 Voilà tout ; le butin⎟ pour but et pour raison ; 6+6 b
Quant aux quatre cités⎟ brûlant à l'horizon, 6+6 b
Regardez, vous verrez⎟ bien d'autres rougeurs sombres. 6+6 a
Toute la perspective⎟ est un tas de décombres. 6+6 a
La montagne a jeté⎟ sur la plaine ses rois, 6+6 b
160 Rien de plus. Quant au fait,⎟ le voici. Navarrois, 6+6 b
Basques, aragonais,⎟ catalans, ont des terres ; 6+6 a
Pourquoi ? Pour enrichir⎟ les princes. Monastères 6+6 a
Et seigneurs sont le but⎟ du paysan. Le droit 6+6 b
Est l'envers du pouvoir⎟ dont la force est l'endroit ; 6+6 b
165 Depuis que le puissant⎟ sur le faible se rue, 6+6 a
Entre l'homme d'épée⎟ et l'homme de charrue 6+6 a
Il existe une loi⎟ dont l'article premier 6+6 b
C'est que l'un est le maître⎟ et l'autre le fermier ; 6+6 b
Les enfants sont manants,⎟ les femmes sont servantes. 6+6 a
170 A quoi bon discuter ?⎟ Sans cessions ni ventes, 6+6 a
La maison appartient⎟ au fort, source des lois, 6+6 b
Et le bourg est à qui⎟ peut pendre le bourgeois ; 6+6 b
Toute chose est à l'homme⎟ armé ; les cimeterres. 6+6 a
Font les meilleurs contrats⎟ et sont les bons notaires ; 6+6 a
175 Qui peut prendre doit prendre,⎟ et le tabellion 6+6 b
Qui sait le mieux signer⎟ un bail, c'est le lion. 6+6 b
Cela posé, qu'ont fait⎟ ces peuples ? Leur délire 6+6 a
Fut triste. L'autre mois,⎟ les rois leur ont fait dire 6+6 a
D'alimenter les monts⎟ d'où l'eau vers eux descend, 6+6 b
180 Et d'y mener vingt bœufs⎟ et vingt moutons sur cent, 6+6 b
Plus, une fanéga⎟ d'orge et de blé par homme. 6+6 a
La plaine est ouvrière⎟ et partant économe ; 6+6 a
Les pays plats se sont⎟ humblement excusés, 6+6 b
Criant grâce, alléguant⎟ qu'ils n'ont de rien assez, 6+6 b
185 Que maigre est l'Aragon⎟ et pauvre la Navarre. 6+6 a
Peuple pauvre, les rois⎟ prononcent peuple avare ; 6+6 a
De là, frémissement⎟ et colère là-haut. 6+6 b
Ordre aux arrière-bans⎟ d'accourir au plus tôt ; 6+6 b
Et Gesufal, celui⎟ d'où tombent les sentences, 6+6 a
190 A fait venir devant⎟ un monceau de potences 6+6 a
Les alcades des champs⎟ et les anciens des bourgs, 6+6 b
Affirmant qu'il irait,⎟ au son de ses tambours, 6+6 b
Pardieu ! chercher leurs bœufs⎟ chez eux sous des arcades 6+6 a
Faites de pieds d'anciens⎟ et de jambes d'alcades. 6+6 a
195 Le refus persistant,⎟ les rois sont descendus. 6+6 b
V
Et c'est pourquoi, s'étant⎟ par message entendus, 6+6 b
En bons cousins, étant⎟ convenus en famille 6+6 a
De sortir à la fois,⎟ vers l'heure où l'aube brille, 6+6 a
Chacun de sa montagne⎟ et chacun de sa tour, 6+6 b
200 Ils vont fêtant le jour⎟ des rois, car c'est leur jour, 6+6 b
Par un grand bêlement⎟ de villes dans la plaine. 6+6 a
Déroute ; enfants, vieillards,⎟ bœufs, moutons ; clameur vaine ; 6+6 a
Trompettes, cris de guerre :⎟ exterminons ! frappons ! 6+6 b
Chariots s'accrochant⎟ aux passages des ponts ; 6+6 b
205 Les champs hagards sont pleins⎟ de sombres débandades, 6+6 a
La même flamme court⎟ sur les cinq Mérindades ; 6+6 a
Olite tend les bras⎟ à Tudela qui fuit 6+6 b
Vers la pâle Estrella⎟ sur qui le brandon luit ; 6+6 b
Et Sanguesa frémit,⎟ et toutes quatre ensemble 6+6 a
210 Appellent au secours⎟ Pampelune qui tremble. 6+6 a
Comme on sait tous les noms⎟ de ces rois, Gilimer, 6+6 b
Torismondo, Garci,⎟ grand maître de la mer, 6+6 b
Harizetta, Wermond,⎟ Barbo, l'homme égrégore, 6+6 a
Juan, prince de Héas,⎟ Guy, comte de Bigorre, 6+6 a
215 Blas-el-Matador, Gil,⎟ Francavel, Favilla, 6+6 b
Et qu'enfin c'est un flot⎟ terrible qui vient là, 6+6 b
Devant toutes ces mains⎟ dans tant d'horreurs trempées, 6+6 a
On n'a pas songé même⎟ à courir aux épées ; 6+6 a
On sent qu'en cet essaim⎟ que la rage assembla, 6+6 b
220 Chaque monstre est un grain⎟ de cendre d'Attila, 6+6 b
Qu'ils sont fléaux, qu'ils ont⎟ en eux l'esprit de guerre ; 6+6 a
Qu'ouverts comme Oyarzun,⎟ fermés comme Figuère, 6+6 a
Tous les bourgs sont égaux⎟ devant l'effrayant vol 6+6 b
De ces chauves-souris⎟ du noir ciel espagnol, 6+6 b
225 Et que tours et créneaux⎟ croulent comme des rêves 6+6 a
Au tourbillonnement⎟ farouche de leurs glaives ; 6+6 a
Nul ne résiste ; on meurt.⎟ Tant d'hommes poursuivis ! 6+6 b
Pas une ville n'a⎟ dressé son pont-levis, 6+6 b
Croyant fléchir les rois⎟ écumants de victoire 6+6 a
230 Par l'acceptation⎟ tremblante de leur gloire. 6+6 a
On se cache, on s'enfuit,⎟ chacun avec les siens. 6+6 b
Ils ont vers Gesufal⎟ envoyé leurs anciens, 6+6 b
Pieds nus, la corde au cou,⎟ criant miséricorde ; 6+6 a
Fidèle à sa promesse,⎟ il a serré la corde. 6+6 a
235 On n'a pas même à Reuss,⎟ ô fureur de ces rois ! 6+6 b
Épargné le couvent⎟ des Filles de la Croix ; 6+6 b
Comme on force un fermoir⎟ pour feuilleter un livre, 6+6 a
Ils en ont fait briser⎟ la porte au soldat ivre. 6+6 a
Hélas ! Christ abritait⎟ sous un mur élevé 6+6 b
240 Ces anges où Marie⎟ est lisible, où l'ave 6+6 b
Est écrit, mot divin,⎟ sur des pages fidèles, 6+6 a
Vierges pures ayant⎟ la Vierge sainte en elles, 6+6 a
Reliure d'ivoire⎟ à l'exemplaire d'or ! 6+6 b
La grille ouverte, ils ont⎟ franchi le corridor ; 6+6 b
245 Les normes frémissaient⎟ au fond du sanctuaire ; 6+6 a
En vain le couvent sombre⎟ agitait son suaire, 6+6 a
En vain grondait au seuil⎟ le vieux foudre romain, 6+6 b
En vain l'abbesse, blanche,⎟ en deuil, la crosse en main, 6+6 b
Sinistre, protégeait⎟ son tremblant troupeau d'âmes ; 6+6 a
250 Devant des mécréants,⎟ des saintes sont des femmes ; 6+6 a
L'homme parfois à Dieu⎟ jette d'affreux défis ; 6+6 b
L'autel, l'horreur du lieu,⎟ le sanglant crucifix, 6+6 b
Le cloître avec sa nuit,⎟ l'abbesse avec sa crosse, 6+6 a
Tout s'est évanoui⎟ dans un rire féroce. 6+6 a
255 Et ceci fut l'exploit⎟ de Blas-el-Matador. 6+6 b
Partout on voit l'alcade⎟ et le corrégidor 6+6 b
Pendus, leurs noms au dos,⎟ à la potence vile, 6+6 a
L'un devant son hameau,⎟ l'autre devant sa ville. 6+6 a
Tous les bourgs ont tendu⎟ leurs gorges au couteau. 6+6 b
260 Chagres, comme le reste,⎟ est mort sur son coteau, 6+6 b
O deuil ! ce fut pendant⎟ une journée entière, 6+6 a
Entre les parapets⎟ de l'étroit pont de pierre 6+6 a
Que bâtit là Crassus,⎟ lieutenant de César, 6+6 b
Comme l'écrasement⎟ d'un peuple sous un char. 6+6 b
265 Ils voulaient s'évader,⎟ les manants misérables ; 6+6 a
Mais les pointes d'épée,⎟ âpres, inexorables, 6+6 a
Comme des becs de flamme,⎟ accouraient derrière eux ; 6+6 b
Les bras levés, les cris,⎟ les pleurs étaient affreux ; 6+6 b
On n'avait jamais vu⎟ peut-être une contrée 6+6 a
270 D'un tel rayonnement⎟ de meurtre pénétrée ; 6+6 a
Le pont, d'un bout à l'autre,⎟ était un cliquetis ; 6+6 b
Les soldats arrachaient⎟ aux mères leurs petits ; 6+6 b
Et l'on voyait tomber⎟ morts et vivants dans l'Èbre, 6+6 a
Pêle-mêle et pour tous,⎟ hélas ! ce pont funèbre 6+6 a
275 Qui sortait de la ville,⎟ entrait dans le tombeau. 6+6 b
VI
Le couchant empourpra⎟ le mont Tibidabo ; 6+6 b
Le soir vint ; tirant l'âne⎟ obstiné qui recule, 6+6 a
Le soldat se remit⎟ en route au crépuscule, 6+6 a
Heure trouble assortie⎟ au cri du chat-huant ; 6+6 b
280 Lourds de butin, le long⎟ des chemins saluant 6+6 b
Les images des saints⎟ que les passants vénèrent, 6+6 a
Vainqueurs, sanglants, joyeux,⎟ les rois s'en retournèrent 6+6 a
Chacun avec ses gens,⎟ chacun vers son état ; 6+6 b
Et, reflet du couchant,⎟ ou bien de l'attentat, 6+6 b
285 La chaîne des vieux monts,⎟ funeste et vaste bouge, 6+6 a
Apparaissait, dans l'ombre⎟ horrible, toute rouge ; 6+6 a
On eût dit que, tandis⎟ qu'en bas on triomphait, 6+6 b
Quelque archange, vengeur⎟ de la plaine, avait fait 6+6 b
Remonter tout ce sang⎟ au front de la montagne. 6+6 a
290 Chaque bande, à travers⎟ la brumeuse campagne, 6+6 a
Dans des directions⎟ diverses s'enfonça. 6+6 b
Ceux-là vers Roncevaux,⎟ ceux-ci vers Tolosa ; 6+6 b
Et les pillards tâtaient⎟ leurs sacs, de peur que l'ombre 6+6 a
N'en fît tomber l'enflure⎟ ou décroître le nombre, 6+6 a
295 La crainte du voleur⎟ étant d'être volé. 6+6 b
Meurtre du laboureur⎟ et pillage du blé, 6+6 b
La journée était bonne,⎟ et les files de lances 6+6 a
Serpentaient dans les champs⎟ pleins de sombres silences ; 6+6 a
Les montagnards disaient :⎟ Quel beau coup de filet ! 6+6 b
300 Après avoir tué⎟ la plaine qui râlait, 6+6 b
Ils rentraient dans leurs monts,⎟ comme une flotte au havre, 6+6 a
Et, riant et chantant,⎟ s'éloignaient du cadavre. 6+6 a
On vit leurs dos confus⎟ reluire quelque temps, 6+6 b
Et leurs rangs se grouper⎟ sous les drapeaux flottants, 6+6 b
305 Ainsi que des chaînons⎟ ténébreux se resserrent ; 6+6 a
Puis ces farouches voix⎟ dans la nuit s'effacèrent. 6+6 a
VII
Le pont de Crassus, morne⎟ et tout mouillé de sang, 6+6 b
Resta désert.
Alors,⎟ tragique et se dressant, 6+6 b
Le mendiant, tendant⎟ ses deux main ; décharnées, 6+6 a
310 Montra sa souquenille⎟ immonde aux Pyrénées, 6+6 a
Et cria dans l'abîme⎟ et dans l'immensité : 6+6 b
— Confrontez-vous. Sentez⎟ votre fraternité, 6+6 b
O mont superbe, ô loque⎟ infâme ! neige, boue ! 6+6 a
Comparez, sous le vent⎟ des cieux qui les secoue, 6+6 a
315 Toi, tes nuages noirs,⎟ toi, tes haillons hideux, 6+6 b
O guenille, ô montagne ;⎟ et cachez toutes deux, 6+6 b
Pendant que les vivants⎟ se traînent sur leurs ventres, 6+6 a
Toi, les poux dans tes trous,⎟ toi, les rois dans tes antres ! 6+6 a
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