Métrique en Ligne
ROS_1/ROS33
Edmond ROSTAND
LES MUSARDISES
1887-1893
II
INCERTITUDES
XI
LES DEUX CAVALIERS
Parce que j'ai voulu│ tourner beaucoup de clefs, 6+6 a
Parce que j'ai voulu│ pousser beaucoup de portes, 6+6 b
J'ai vu pendre à des clous│ mes rêves étranglés, 6+6 a
J'ai vu du sang caillé│ dans des cheveux bouclés, 6+6 a
5 J'ai vu d'affreux yeux blancs,│ — j'ai vu les Femmes Mortes ! 6+6 b
Et depuis que je vis│ ces mortes, et depuis 6+6 a
Que, pâles, je les vis│ dans leurs robes à queue, 6+6 b
Le vieux Seigneur des Spleens,│ le Sire des Ennuis 6+6 a
Plonge en mon cœur│ un couteau long│ comme mes nuits, 4+4+4 a
10 A la manière du│ sinistre Barbe-Bleue. 6−6 b
En vain, pour surveiller│ les chemins d'alentour, 6+6 a
— Hélas, quelle arrivée│ attendre, ou quel retour ? — 6+6 a
J'ai fait monter mon Âme│ au sommet de la tour. 6+6 a
Je sens entrer en moi,│ lentement, cette lame 6+6 a
15 Que la cruelle main│ excelle à retenir. 6+6 b
Et je crie : « Âme, ma sœur Âme, 8 a
Ne vois-tu rien venir ? » 6 b
Et l'Âme me répond :│ « Je ne vois rien que l'herbe, 6+6 a
L'herbe vulgaire, et courte,│ et vile, qui verdoie. 6+6 b
20 — Quoi ! rien de clair, de grand,│ de chantant, de superbe ? 6+6 a
— Rien que la platitude│ immense, qui poudroie ! 6+6 b
— Quoi ! vers ta blanche tour,│ en hâte, ne s'éploie, 6+6 a
Par le ciel de soie, 5 a
Aucun oiseau bleu ? 5 a
25 — Non ! sur le sol boueux,│ aussi loin que je voie, 6+6 b
Il ne vient qu'une oie 5 b
Claudicante un peu. » 5 a
— « Je sens qu'on m'entre cette lame ! 8 a
Ne vois tu rien venir, sœur Âme ? » 8 a
30 Elle répond : 4 a
« Je ne vois rien 4 b
Passer le pont ! » 4 a
Elle répond : 4 a
« Je ne vois rien, 4 b
35 Sur l'or céleste, 4 a
Que le moulin 4 b
Du discours vain 4 b
Dont le seul geste 4 a
Répond au mien. » 4 a
40 — « Ne vois-tu rien venir ? — Non rien, 8 a
Sur la grand'route, que le chien, 8 a
Je ne vois rien, sur la grand'route, 8 a
Que le chien poussiéreux du Doute, 8 a
Que le caniche fantômal 8 b
45 Que Faust écoute, 4 a
Que l'éternel et le banal 8 b
Barbet du mal. » 4 b
Et je crie : « Âme, ma sœur Âme, 8 a
Ne vois-tu rien venir ? — Non, rien, 8 b
50 Sinon, toujours, le même infâme 8 a
Troupeau de jours pareils, qui vient ! » 8 b
— » Ma sœur Âme, regarde bien ! 8 a
Ne vois-tu rien venir ? — Non, rien ! 8 a
Sur la plaine où, du regard, j'erre, 8 a
55 Rien que la stupide bergère ; 8 a
Aucune princesse étrangère ; 8 a
Ni messager, ni messagère ; 8 a
Et si, quelquefois, mensongère, 8 a
Une blancheur va s'élevant, 8 b
60 C'est un nuage de poussière 8 a
Qui ne précède que du vent ! » 8 b
— « Je sens qu'on m'entre cette lame ! 8 a
Ne vois-tu rien venir, sœur Âme ? 8 a
Ma sœur Âme, regarde bien ! » 8 a
65 Et ma sœur Âme ne voit rien ! 8 a
Mais, un jour, il faudra│ que ma sœur Âme voie 6+6 a
Arriver du lointain,│ sur l'herbe qui verdoie, 6+6 a
Les deux cavaliers, 5 a
Qui, plus vite au signal│ du mouchoir qui s'agite, 6+6 b
70 Fendent l'air en piquant│ des deux, et qui, plus vite, 6+6 b
Sautent les halliers. 5 a
Alors, nous n'aurons plus,│ mon Âme, qu'à nous taire ! 6+6 a
Et, laissant leurs chevaux│ dans la cour solitaire, 6+6 a
Alors le noir dragon│ et le blanc mousquetaire 6+6 a
75 Monteront par l'étroit│ escalier, monteront 6+6 a
Si vite par l'étroit│ petit escalier rond, 6+6 a
Qu'étant aux pieds du monstre,│ encore, les mains jointes, 6+6 a
Je lui verrai soudain│ jaillir du sein deux pointes, 6+6 a
Car, entrés par derrière│ en ouvrant les rideaux, 6+6 a
80 Tous deux l'auront ensemble│ estoqué dans le dos ! 6+6 a
Qui sera le dragon│ et qui le mousquetaire ? 6+6 a
Seront-ils des soldats│ du ciel ou de la terre, 6+6 a
Les deux bons assassins│ qui, brusques, entreront 6+6 a
Dans la chambre où l'Ennui│ me tue, et le tueront ? 6+6 a
85 Mon Âme, ces soldats,│ mes frères et les vôtres, 6+6 a
Seront-ils le Malheur│ et l'Amour… ou deux autres ? 6+6 a
Deux autres ?… Mais lesquels ?│… Lorsqu'on entend un pas, 6+6 a
Ce sont toujours ceux-là│ qui viennent, n'est-ce pas ? 6+6 a
Sous quel nom viennent-ils ?│ Sous quel masque ?On l'ignore… 6+6 a
90 Mais je suis sûr qu'un jour,│ dans l'escalier sonore, 6+6 a
Signal de mon salut,│ ma sœur, nous entendrons 6+6 a
Le tintement│ précipité│ des éperons. 4+4+4 a
mètre profils métriques : 8, 5, 4, 6=6, (6)
forme globale type : suite de strophes
schéma : 3[abaab] 3[aaa] 4[abab] 17[aa] 3[abba] 1[aababb]
logo du CRISCO logo de l'université